Entre Brest et Lorient
Leste, leste…
Très leste, en effet, cette chanson de gaillard d’arrière, un peu inattendue aussi, en ces parages dévotieux qui invitent à la discrétion et au silence. J’en fais la remarque à mon compagnon, pensant que des gauloiseries qui me semblent, à moi, inopportunes lui causent une impression plus pénible encore et où sa foi même est intéressée. Mais il n’en paraît nullement scandalisé, bien au contraire ; et c’est lui, le croyant, qui me donne une leçon de tolérance :
— Eh ! ces gens-là chantent ce qu’ils savent. Qu’importe ce qu’ils chantent, pourvu qu’ils chantent ! La Vierge de Rumengol n’y regarde pas de si près. Elle entend le bruit que font leurs voix : ça lui suffit. C’est une preuve qu’ils se sont dérangés pour elle, qu’ils sont accourus de Landévennec ou de Recouvrance pour lui rendre visite sur sa terre et dans son oratoire ; elle se dit qu’ils ont été exacts une fois de plus, les francs gars de la flotte ; et elle est toute joyeuse de les revoir, croyez-le bien, de les revoir en bonne santé et en belle humeur. Le reste, elle n’en a cure. C’est une vraie Mère, pas du tout pleurnicharde. Vous la contemplerez tout à l’heure et vous verrez quelle mine accueillante elle a, dans sa robe d’or. Elle est là pour consoler, non pour gronder et se mettre en colère. Elle a le sourire sur les lèvres et elle veut qu’on ait la gaieté dans le cœur. Ses meilleurs amis sont ceux qui viennent à elle, un couplet quelconque entre les dents. Ce n’est pas sans raison que sa fête s’appelle le pardon des chanteurs !…
Or çà, hardi, les matelots ! Allez-y gaiement, et que Notre-Dame de Rumengol vous tienne en joie !
Comme nous approchons du gourbi, ils nous aperçoivent, et hèlent le soldat.
— Ohé ! Bragou-rû[36], trinque avec nous !
[36] Pantalon rouge.
Une fillette en bonnet de velours verse du cidre à plein pichet. Et le bragou-rû de me planter là, pour s’attabler sous le ciel nocturne avec la troupe en goguette des cols bleus. Je continue à descendre le sentier ; l’interminable chanson de bord, un moment interrompue, reprend de plus belle. Seulement, aux voix avinées des marins, une autre voix maintenant se mêle, les dominant toutes, — une voix d’enfant de chœur, d’une merveilleuse sûreté de timbre, et qui, à chaque retour du refrain, part en fusées aiguës, éparpillant les notes dans l’espace, avec une alacrité d’alouette :
Entre Brest et Lorient,