Leste, leste ;
Entre Brest et Lorient,
Lestement !…
L’éloignement ne me permet plus de percevoir distinctement les paroles ; à cause de cela peut-être, je trouve à ce chant, de plus en plus atténué et confus, un charme qui va croissant à mesure que, par l’effet de la distance, il se transfigure et, si je puis dire, s’idéalise. Il rythme à présent mon pas, il me berce l’âme, il m’incline à de pieuses songeries. S’il venait à se taire, la poésie de ce beau soir m’en paraîtrait diminuée.
Les abris de grosse toile se font de plus en plus nombreux aux deux bords de la route : quelques-uns s’éclairent d’une petite chandelle de suif plantée dans un verre. Passé le ruisseau qui gazouille au fond du vallon, ils forment rue, sur la pente opposée. La brume des prairies les enveloppe, puis s’élève dans l’air en une procession d’êtres aériens traînant de longues mousselines. Sous les tentes, des gens causent bruyamment, s’embrassent par-dessus les tables, échangent mille démonstrations d’amitié. D’aucuns se penchent, à deux et à trois, sur un réchaud de charbon pour y allumer leurs pipes minuscules et, quand un jet de flamme lèche leur visage, leur cuir rasé de frais, ils éclatent tous ensemble d’un large rire qui fait tressaillir au loin les échos vibrants de la nuit. La foule, sur la chaussée, est déjà compacte. Çà et là, un trou se creuse dans l’ondoyante mêlée : c’est quelque mendiant, assis à terre à la façon d’un tailleur ou d’un bouddha, et qui brame sa plainte en agitant des amulettes, toute une ferraille bénite suspendue à son cou. On s’écarte de lui avec un respect superstitieux, non sans jeter une pièce de monnaie dans son escarcelle. Les pauvres de Rumengol composent, dit-on, une catégorie à part, une espèce de congrégation douée de facultés singulières. L’esprit des âges habite en eux : ils se meuvent sans peine dans les arcanes du passé et pénètrent très avant dans les mystères de l’avenir. Il en est parmi eux qui ont vécu plusieurs vies et dont la mémoire est restée dépositaire des grands secrets d’autrefois. La race morte des magiciens et des enchanteurs leur a légué ses prestiges, son art, ses formules. Ils savent guérir avec une parole, tuer avec un regard. Malheur à qui ne leur rend point les hommages qui leur sont dus ! On vous racontera l’histoire de ce paysan du Laz qui, ayant bousculé l’un d’eux, fut sept ans sans revoir sa chaumière dans la montagne. Quelque chemin qu’il prît, il était toujours ramené à Rumengol ; à force de marcher il n’avait plus de chair sous la plante des pieds, et, lorsque enfin, le charme ayant cessé, il se retrouva devant sa porte, sa femme qui s’était crue veuve était enceinte d’un second mari.
On vous racontera encore ceci, qui est non moins surprenant.
A l’un des derniers pardons, une jeune fille s’en retournait chez elle, à la brune, du côté de Logonna. Par exception, il pleuvait, et elle avait ouvert son parapluie. Soudain, un homme se leva du fossé, un très vieil homme dont le dos pliait sous une moisson d’années. Il était vêtu de haillons sordides, mais à l’un des doigts de sa main gauche une émeraude brillait.
— Pennhérès[37], dit-il, en interpellant la jeune fille, si vous me donniez place sous votre parapluie, je pourrais regagner mon gîte sans me faire tremper. Je ne vais qu’à une pipée[38] d’ici et ne vous embarrasserai pas longtemps.
[37] Héritière, fille de bonne maison.
[38] Le temps de fumer une pipe.