Je l’appelle « face rousse ! » et c’est tout ce que je trouve pour la remercier.
Il n’y a pas à dire ; décidément, je suis un être incorrigible…
De ces turbulences, de ces effronteries de gamin, il se corrigea avec l’âge, mais, le fond d’indiscipline qui était en lui, il ne s’en défit jamais. Sa veuve, qui n’eut pas précisément à se louer de ses façons, a retenu de lui l’image d’un homme très doux, d’une inépuisable bonté de cœur dans les circonstances ordinaires de la vie, mais incapable de se gouverner lui-même et impatient de toute contrainte. Il n’avait de mesure en rien. Souvent il se mettait à pleurer à chaudes larmes, sans qu’on sût pourquoi. Il aimait à s’envelopper de mystère, n’ouvrait à personne sa pensée, détestait les questions. Ce qui frappait surtout chez lui, c’était son humeur vagabonde. Il conserva jusqu’à sa mort le tempérament inquiet et aventureux d’un poulain sauvage. Pour peu qu’on lui fît sentir l’entrave, il se cabrait. Le maître chez lequel il servait lui ayant reproché de « muser », au lieu d’avoir l’œil sur le troupeau confié à ses soins, on sait comment il prit la chose. Le soir de ce jour-là, le troupeau rentra sans le pâtre. Yann ne reparut à Saint-Drien que dix ans après. Le village avait changé d’aspect dans l’intervalle ; la plupart des masures s’étaient donné des airs de maisons, avaient remplacé leurs cloisonnements d’argile par des murs en pierres, leurs toits de chaume par des ardoises. Une seule était demeurée la même, et c’est à la vitre de sa lucarne qu’il vint heurter. Il ne doutait point que Marie-Françoise, sa petite amie d’autrefois, ne l’y attendît. Il la retrouva, non pas telle qu’il l’avait quittée, mais telle qu’il souhaitait de la revoir. Ils s’épousèrent « devant Dieu et le Gouvernement ». Le lendemain des noces, la femme dit à son mari :
— Yann, mon amour, il faut songer à ceux qui naîtront de nous. Il y a dans notre ciel un nuage : tu n’as point de métier. Moi, je suis bonne fileuse. Si tu te faisais broyeur de lin !…
Il se fit broyeur de lin. Et pendant une année il travailla en conscience. Parfois des tristesses subites rembrunissaient son front, mais elles se dissipaient aussitôt. Tout en travaillant, il composait, et, le dimanche venu, au sortir de la messe, il s’attablait avec quelques camarades dans une salle d’auberge, pour leur débiter ses couplets nouveaux. Très sobre, du reste, ne buvant jamais que du café. Très religieux aussi : il assistait régulièrement à tous les offices. Au bout de l’an, Marie-Françoise Le Moullec lui donna une fille. Il la fit baptiser du nom de la Vierge et se prit pour elle d’une véritable adoration, à un tel point qu’il en eut l’esprit comme troublé. Dès lors il ne fut plus aussi attentif à l’ouvrage. Il restait de longues heures en extase auprès du berceau de l’enfant. Sa femme tenta de le morigéner ; il la laissait dire, la pensée ailleurs.
— Yann, prononça-t-elle un jour, tu aimes trop la petite. Les enfants qu’on aime trop vivent peu ; ils se fanent comme l’herbe à l’ardent soleil.
En rappelant à son mari ce vieil adage, elle espérait le ramener à des sentiments plus mesurés et plus calmes. Ce fut le contraire qui eut lieu. A partir de ce moment, Yann ne quitta plus la fillette. Ses nuits même, il les passa à l’écouter dormir. Le jour, quand le temps était clément, il l’emportait dans ses bras, la serrant contre sa poitrine d’une étreinte éperdue, et, jusqu’aux premières fraîcheurs du soir, il la promenait à travers labours et landes en lui chantant de très jolies choses qu’il n’écrivit jamais. Il croyait dépister ainsi le malheur dont l’avait menacé sa femme. Il n’y réussit point : à l’âge de six ans, l’enfant mourut. Le désespoir du père fut infini comme son amour. Il fallut lui arracher des mains le cadavre et, la cérémonie funèbre terminée, la mère dut s’en retourner seule au logis.
— Je ne remettrai les pieds chez nous, avait dit Yann, que lorsque ma fille morte y sera rentrée !
Il était fermement convaincu qu’elle ne tarderait pas à ressusciter. La Vierge, sa marraine, ferait pour elle ce miracle. Il se mit à pérégriner, en attendant, — heureux au fond de reprendre sa vie errante, de ne plus traîner le boulet des besognes sédentaires et de rouvrir dans l’espace ses ailes de moineau franc. A courir les routes, sa douleur s’usa. La poésie acheva de le consoler. Sa réputation de rimeur s’était déjà étendue au loin. Les gens le venaient trouver pour lui commander des vers ; il en faisait avec une égale habileté sur n’importe quel sujet : de mélancoliques, pour les amoureux dédaignés, — de satiriques, contre les patrons avaricieux ou les filles coquettes. Plus volontiers il chantait les grands saints de Bretagne, célébrait les dévotions locales et disait les vertus régénératrices des sources. Il n’y eut plus de pardon sans lui. Yann Ar Guenn[44], le barde aveugle de Kersuliet, alors retiré sous la tente, apprit avec joie qu’un successeur lui était né et manifesta le désir de l’entendre. Yann Ar Minouz s’empressa de se rendre à l’appel de celui qu’il nommait son « parrain ». Leur entrevue eut lieu dans l’humble chaumine « du bord de l’eau », au pied de la Roche-Jaune, en aval de Tréguier. L’aveugle y vivait reclus depuis quelques années, cloué par les maux de la vieillesse à son escabelle de chêne, n’ayant d’autre distraction que de prêter l’oreille au plic-ploc des rames, quand montaient avec la marée les lourds chalands chargés de goémon ou de sable, et de guetter, selon sa propre expression, le passage silencieux du bateau des âmes où il se devait embarquer avant peu pour l’autre monde. Elle fut touchante, cette entrevue, et quasi solennelle. Yann Ar Minouz, longtemps après, ne se la remémorait qu’avec émotion :
[44] Cf. sur ce poète populaire, Introduction des Soniou Breiz-Izel, p. XXIV.