— Voilà : quand j’eus poussé la porte, je me trouvai dans une pièce étroite où il faisait noir comme chez le diable. Dans le fond pourtant, sur l’âtre, il y avait un feu de mottes qui brûlait sans éclat. Une voix cassée de vieille femme durement me demanda : « Que vous faut-il ? » Je répondis que j’étais Yann Ar Minouz et que j’étais venu pour saluer le père aux chansons, le très illustre Dall[45] Ar Guenn. La vieille aussitôt de changer de ton et de m’adresser des paroles de miel : « Dieu vous bénisse, ami Yann ! Il tardait à mon mari de vous connaître… Je suis Marie Petitbon. Vous allez goûter de mes crêpes. Je les fais aussi bien que Dall Ar Guenn les vers… Approchez-vous du foyer. Que mon pauvre homme du moins vous embrasse, puisqu’il ne peut vous voir ! » Ah ! c’était une belle discoureuse, je vous promets, et qui n’avait pas sa langue dans la poche de son tablier. Mais, tandis qu’elle me fêtait de la sorte, moi je ne songeais qu’à me repaître les yeux du bonhomme dont je commençais à distinguer la grande forme osseuse, assise et comme repliée dans un coin de la cheminée. Mon cœur battait à se rompre. Lorsqu’il tourna vers moi son visage majestueux, encadré de cheveux blancs comme givre, et à qui l’immobilité des paupières communiquait quelque chose de plus qu’humain, je crus voir le Père Éternel en personne et je fus sur le point de tomber à genoux. Il me tendit sa main ridée. « Chante ! » me dit-il. Deux heures durant je chantai. Si je faisais mine de m’arrêter, il me disait : « Dalc’h-ta, mab, dalc’h-ta[46] ! » Je lisais sur sa figure un vrai contentement. Quand j’eus fini, il murmura : « Allons ! allons ! désormais je peux mourir tranquille ». Et m’attirant à lui, il me donna l’accolade. J’avais en moi l’allégresse d’un missionnaire que son évêque vient de consacrer.
[45] En Basse-Bretagne, on désigne le plus souvent les infirmes par leur infirmité. Dall Ar Guenn, l’aveugle Le Guenn ; Tort Ar Bonniec, le bossu Le Bonniec. Cela ne passe nullement pour une irrévérence.
[46] « Va donc, fils ! Va donc ! »
Cette consécration fut pour beaucoup dans les nobles illusions dont Yann se berça, tant qu’il vécut, sur la qualité de son talent. Il avait de son art une très haute idée et ne pensait pas moins de bien de la façon dont il l’exerçait. Les ouvriers de l’ancienne imprimerie Le Goffic, à Lannion, n’ont pas oublié de quel air de condescendance et de supériorité ce barde équipé en mendiant déposait sur le marbre ses extraordinaires manuscrits. De ceux-ci, j’ai quelques spécimens en ma possession. Le papier en a été ramassé Dieu sait où, comme par un crochet de chiffonnier. Ce sont marges de journaux, versos de prospectus, feuilles arrachées à des livres de comptes, copies d’écoliers barbouillées d’encre et maculées de la poussière des chemins. Un bout de fil les relie. La grosse écriture de Yann y a tracé ses longs sillons, d’une allure à la fois obstinée et fantaisiste ; telles les épaisses et sinueuses tranchées que la charrue creuse au sein des friches d’automne. Lourdes sont les strophes, en général ; pénible ou négligée est la langue. Mais de-ci de-là un vers s’envole, un joli vers sonore qui sur ses ailes emporte toute la pièce. Pour égayer la monotonie des landes, souvent c’est assez du chant d’un oiseau.
C’est par blocs de dix, de vingt mille exemplaires que le poète faisait imprimer ses élucubrations. Pour plus de commodité, il les répartissait entre les quatre ou cinq régions qu’il avait coutume de parcourir ; il en confiait le dépôt à des amis sûrs, lesquels se chargeaient de le fournir de marchandise au fur et à mesure des besoins de la vente. Ainsi le havresac en peau de veau ne se vidait que pour se remplir. Dès les premiers jours de mars, Yann entrait en campagne. Alors s’ouvre en terre bretonnante l’ère des foires et des pardons. Alors, sur les deux versants des monts d’Aré, les routes se peuplent de piétons, de bestiaux, de carrioles. Alors les écus d’argent se réveillent sous les piles de linge, au fond des armoires ; les gars sortent leurs vestes neuves et les filles leurs coiffes brodées. La face encore mouillée de la vieille péninsule s’éclaire d’un fin sourire. Rien n’est délicat et attendrissant comme ces printemps occidentaux : ils ont un charme, une douceur, un je ne sais quoi de virginal qui n’est qu’à eux. Une lumière d’or pale ondule dans le ciel ; l’air reste aiguisé d’une pointe de fraîcheur saline. Les lointains sont bleus, d’un bleu atténué, presque transparent. Au sommet des collines, les clochers s’élancent d’un jet plus hardi se renvoyant d’une paroisse à l’autre le tintement de leurs carillons. Ces grêles sonneries, il suffit d’avoir fréquenté d’un peu près le peuple breton pour savoir quelle action puissante elles exercent sur son âme, quel retentissement elles ont en lui. S’il se trouvait, dit la légende, un plongeur assez audacieux pour aller mettre en branle le bourdon — depuis si longtemps muet — de Ker-Is, la ville entière, la Belle aux eaux dormant, renaîtrait dans toute sa splendeur à la surface des flots qui l’ont engloutie. C’est en somme le miracle qui s’accomplit tous les ans au sein de la race, dès que s’éparpillent sur le pays les premières volées des cloches de pardons. Un monde inattendu de sentiments, d’une grâce singulièrement jeune et poétique, émerge soudain des profondeurs grises de la conscience bretonne, évoqué par ces musiques aériennes. Ce peuple d’ordinaire si grave devient alors d’une gaieté, d’une insouciance d’enfant. Il déserte ses toits de chaume où l’hiver l’a tenu enfermé, sans même prendre la précaution de tirer derrière lui la porte. Il se disperse au dehors, vers les villes voisines, ou s’assemble autour de ses chapelles et de ses oratoires, souvent sur les bords d’une simple fontaine à peine visible sous les saules, au milieu d’un pré. Du prix du temps, du prix même de l’argent il n’a plus qu’une notion confuse. Une fringale de plaisir s’est emparée de lui. Plaisirs discrets d’ailleurs, innocents presque toujours, rarement grossiers. Des luttes et des danses, voilà ses distractions favorites. Mais au-dessus de tout il place les chants, et les chanteurs de profession lui sont sacrés.
Yann n’avait qu’à paraître pour que la foule s’attroupât et, tant qu’il lui plaisait de se faire entendre, elle demeurait suspendue à ses lèvres. On s’arrachait les feuilles volantes où la chanson s’étalait en écriture moulée. Les jeunes filles les glissaient, repliées soigneusement, dans l’entre-deux de leur châle ou dans la devantière de leur tablier ; les gars en bourraient leurs poches ou les épinglaient à leur chapeau. Il n’est pas une ferme en Trégor où l’on ne trouve, jaunissant au soleil, à côté de la Vie des Saints, dans l’embrasure de la fenêtre, les œuvres en tas de Yann Ar Minouz. Les pièces de deux sous pleuvaient littéralement aux pieds du barde. Il n’eût tenu qu’à lui d’amasser ainsi une modeste aisance, démentant le dicton qui veut que la poésie soit un métier de meurt-de-faim. Mais il était trop de son pays et de sa race pour avoir le sens de l’économie. Il se contentait de vivre au jour le jour, dépensait sans compter, en vrai seigneur de lettres, et, dans les semaines d’opulence, se payait le luxe d’une cour de gueux qui se gobergeaient à ses frais en exaltant sa générosité.
Pas une fois il ne lui vint à l’esprit d’envoyer à sa femme quelque peu de l’argent qu’il gagnait. Il semblait ne se souvenir plus qu’elle existât. Elle, de son côté, avait trop d’amour-propre pour s’abaisser à recourir à lui. Il lui avait laissé, en l’abandonnant, quatre « créatures » sur les bras, quatre gaillards de fils nés dans les quatre ans qui précédèrent la mort de la petite Marie. Pour les élever, elle se mit en service. Pendant qu’elle peinait chez les autres, une voisine obligeante surveillait sa maison et gardait sa marmaille.
— Un soir que je rentrais de l’ouvrage, j’aperçus un homme qui se haussait pour regarder par la lucarne à l’intérieur de la chaumière. Je reconnus Yann. Son coup d’œil jeté, il s’en alla. Il était sans doute venu voir si la petite Marie n’était pas encore ressuscitée. A de longs intervalles il fit ainsi quelques retours dans nos parages ; une seule fois nous nous rencontrâmes. Il me dit, d’un ton affectueux : « Bonjour, Marie-Françoise » ; je lui répondis : « Bonjour Yann » ; et ce fut tout. Il ne me demanda même point de nouvelles de nos fils, dont l’aîné était déjà établi maçon, à Lézardrieux.
A l’occasion du mariage de ce fils aîné, les deux époux se rapprochèrent. Yann vint en personne apporter son consentement. Il ne témoigna ni repentir, ni embarras, fut gai, enjoué, chanta force chansons et, la nuit de noces, s’alla coucher tranquillement aux côtés de sa femme, dans le lit de leurs éphémères amours. Le lendemain, il reprenait son essor. Mais, dans la semaine, on le revit. Et peu à peu il se fixa. A dormir à la belle étoile il avait gagné des rhumatismes ; la voix aussi s’était enrouée et les poumons commençaient à manquer d’haleine. La tiédeur paisible du foyer eut bientôt fait d’engourdir en lui les dernières révoltes de l’instinct nomade. Il finit par accrocher son bâton de voyage à l’angle de la cheminée, en murmurant le vers de Proux :
Hac ar c’henvid da steuïn ouz va fenn-baz déro[47].