[47] Les araignées peuvent tisser leur trame autour de mon penn-baz de chêne.
Désormais, il ne s’éloigna plus de Pleumeur, si ce n’est pour accomplir annuellement deux pèlerinages auxquels il demeura fidèle jusqu’au bout, quoi qu’on fît pour l’en détourner : le premier au Ménez-Bré, où s’élève la chapelle de saint Hervé, patron des bardes ; — le second à Rumengol, rendez-vous traditionnel des chanteurs.
VI
Il s’est assis en face de moi, auprès de la fenêtre ouverte par où nous arrive à petites bouffées la délicieuse fraîcheur de la nuit.
— Oui, pourquoi ce pardon s’appelle-t-il le pardon des chanteurs ? Vous me le direz peut-être, vous Yann, qui savez toutes choses. Il doit y avoir une autre raison que celle que m’a donnée le conscrit.
— Assurément, il y en a une autre, la vraie. Je vais vous l’apprendre, puisque vous l’ignorez. C’est de l’histoire, ceci.
Lorsque le roi Gralon, après avoir terminé son purgatoire sur la terre, franchit enfin le seuil du paradis, la première personne qu’il rencontra fut la Vierge, laquelle se mit à le remercier fort honnêtement de la belle église qu’il avait commandé de lui bâtir. « S’il manquait encore quelque chose à votre bonheur, ajouta-t-elle, sachez que je suis toute disposée à vous l’accorder. — Hélas ! répondit le vieux roi, tant que ma fille Ahès continuera de faire dans la mer de Bretagne son triste métier de tueuse d’hommes, cette idée me poursuivra et je ne serai pas heureux. » La Vierge baissa la tête. « A cela je ne peux rien, dit-elle. — Tu pourrais du moins l’empêcher de nuire, écarter d’elle la malédiction des peuples en lui ôtant sa voix séduisante, instrument de tous ses crimes ! — Non plus, ô Gralon. Ce qui est doit être. Mais écoute. Je ferai naître une race de chanteurs qui chanteront à voix aussi douce que la sirène et, par les mêmes armes, combattront ses maléfices. J’unirai en eux le don des beaux rythmes au culte des pieuses pensées. Où Ahès aura passé, semant le deuil et l’épouvante, ils passeront, semant l’espérance et le réconfort. Ils berceront les douleurs qu’elle aura causées, rendront la paix aux âmes qu’elle aura remplies de consternation. Et, de même que je suis la Vierge de Tout-Remède, ils seront les guérisseurs de tout souci. Le mois de mai, qui est mon mois, les verra chaque année accourir à mon pardon de Rumengol. Là coulera pour eux, d’une onde intarissable, la source des sônes et des gwerz ; et de là ils se répandront, pour célébrer à travers le monde la force des hommes d’Armorique, la grâce de leurs filles, les exploits de leurs ancêtres, et ta propre destinée, ô Gralon ! Guérets et landes, aires des fermes et places des villages retentiront de leurs accents infatigables. Et l’on dira d’eux, du plus loin qu’on les apercevra : — Voici venir les rossignols de la Vierge ! »
Ainsi parla Notre-Dame, et le vieux roi sentit une grande joie dans son cœur. Vous savez maintenant ce que vous désiriez savoir.
Je prononce devant Yann le nom du poète breton Le Scour, qui s’intitula Barde de Rumengol.
— Certes — fait-il — il a plus qu’aucun autre mérité ce titre. Il a écrit tout un livret[48] en l’honneur de ce sanctuaire. J’ai connu Ar Scour. Il menait de front l’art des vers et le négoce des vins. C’était un barde riche ; l’espèce en est rare. Au moins ne dédaignait-il pas ses confrères pauvres, ceux qui, comme moi, n’ayant pas de vin à vendre, sont obligés de vivre de leurs vers. Il se montrait serviable envers eux, leur ouvrait volontiers sa porte et sa bourse. La maison qu’il habitait à Morlaix était hospitalière à quiconque faisait profession de rimer. Parmi les chants qu’il a composés, il en est qui dureront aussi longtemps qu’on parlera breton en Bretagne. Qui ne sait par cœur la Gwennili tréméniad (l’Hirondelle de passage) ? De méchantes langues, il est vrai, ont prétendu que ses meilleures pièces n’étaient pas de lui, que d’autres y avaient mis leur talent et qu’il n’avait eu la peine que d’y mettre son nom. Il y a beaucoup d’exagération dans ces racontars. Je dois dire toutefois que Plac’hik Eussa[49] — le morceau le plus achevé incontestablement de sa Télen Rumengol — est une très ancienne gwerz qu’il s’est appropriée et dont il s’est contenté d’épurer la forme. Enfant, je l’ai entendu chanter à mon père. Il la fredonnait, en poussant la navette, — et cela, sur un air si lent et si triste qu’il nous faisait pleurer tous. J’ai retenu sa méthode. Si vous êtes encore là, ce tantôt, quand arriveront les processions d’Ouessant, passez au cimetière ; vous verrez comme je lui sais tirer les larmes des yeux, à cette impassible race de forbans !