Soudain, un cri part, un sourd et sinistre mugissement déchire la solitude : du sein d’une colline éventrée un train se précipite, et la civilisation passe, au branle des wagons, sans souci des fleurs d’âme qu’elle écrase et des grands symboles qu’elle anéantit. La douloureuse prédiction de Yann Ar Minouz me revient en mémoire. Aux futurs pardons de Rumengol reverra-t-on les chanteurs ?
Discret et charmant Esprit de l’antique chanson bretonne, tes fervents se font rares. Dans la hiérarchie nouvelle, mieux vaut être cantonnier que barde. De vieilles fileuses, des tailleurs de campagne, de pauvres pâtres, de nomades sabotiers, voilà les seuls qui te vénèrent encore d’un culte simple et profond. Ta voix mélodieuse est condamnée à s’éteindre avec le bruit du dernier rouet. Aux générations qui te furent hospitalières d’autres ont succédé, trop affairées pour t’entendre, trop matérielles pour te goûter. Discret et charmant Esprit de l’antique chanson bretonne, toi qui portas si longtemps sur tes ailes le rêve de notre race, je songe avec tristesse à l’heure prochaine où tu ne seras plus.
SAINT-JEAN-DU-DOIGT
LE PARDON DU FEU
A Madame Émile Cloarec.
I
La fête du solstice d’été, qui n’est plus guère, ailleurs, qu’une façon de divertissement populaire, se célèbre encore en Bretagne avec une foi aussi ardente, aussi recueillie qu’au temps des adorations primitives, des premiers agenouillements de l’homme devant le soleil. Et, dans la nuit du 23 au 24 juin, l’on peut dire sans exagération que, des hautes terres de l’intérieur au bas pays du littoral, de l’Argoat à l’Armor, il n’y a pas une bourgade, pas un hameau, pas même une ferme isolée au milieu des landes ni une hutte de sabotiers ensevelie sous le couvert des bois qui ne se fasse une obligation sacrée d’édifier son bûcher symbolique et d’invoquer la flamme ou de se prosterner autour des cendres, selon des rites dont le sens s’est perdu au cours des âges, mais dont les formules et les gestes n’ont pas dû varier beaucoup depuis les plus lointains passés.
J’ai tâché de décrire naguère le spectacle d’une de ces « Nuits des feux », tel qu’il m’avait été donné d’y assister en pleine montagne, dans le site peut-être le plus sauvage de l’Aré. Mais le lieu plus spécialement réputé pour être le centre et comme le sanctuaire privilégié des antiques cultes solaires, c’est, à la limite du Trégor, vers l’ouest, un cap fleuri d’ajoncs qui fait pendant à la pointe de Primel et protège des âpres vents de Manche la secrète, la délicieuse vallée de Traoun-Mériadek.
Mériadek est un des noms vénérés de notre hagiographie locale. Celui qui le porta fut, au dire des légendaires, un personnage de grande race, arrière-neveu du fabuleux roi Conan, ce Pharamond de la Bretagne. Albert de Morlaix, qui a rédigé sa vie, nous apprend qu’il mourut évêque de Vannes, après s’être longtemps voué à la solitude, sans autre compagnon de pénitence qu’un clerc, en un canton propice à la retraite, non loin de la ville actuelle de Pontivy. Mais les gens de Traoun-Mériadek n’acceptent pas cette tradition. « A chacun son saint, affirment-ils. Mériadek est nôtre et n’a jamais bougé de nos parages depuis le jour béni où, parti de la terre saxonne avec son frère Primel, il vint aborder en ce havre sur une roche creusée en forme de barque, que des goémons enguirlandaient. Le pays était plaisant, abrité, plein de beaux ombrages, égayé par le chant des ruisseaux. Mériadek dit à Primel : « Je suis l’aîné : c’est à moi de choisir. J’opte pour cet endroit. Va donc en ta direction et que Dieu te conduise ». Primel baissa la tête et vit un galet arrondi à ses pieds. Il le ramassa, le brandit, le lança devant lui. Retombé sur le sol, le galet se mit à rouler comme une boule, du côté du soleil couchant. Primel le suivit et ne s’arrêta que là où la pierre s’arrêta elle-même, dans les grèves rocheuses de Plougaznou qu’elle habitait, il faut croire, avant que la mer l’en eût arrachée. Et saint Mériadek resta seul parmi nous jusqu’au moment où saint Jean le Baptiseur lui fut adjoint comme patron de notre église. »
Mériadek subit, en effet, le sort de beaucoup de nos vieux thaumaturges nationaux. Dès les premières années du XVe siècle, il fut, sinon dépossédé, du moins relégué au second plan par l’institution d’un nouveau culte. Sans doute ne le jugeait-on plus assez orthodoxe. Trop d’éléments païens demeuraient mêlés à la dévotion dont il était l’objet. Les habitants de cette côte sont tenus, de nos jours encore, pour des cerveaux peu dociles. Lorsque, il y a quelque cent ans, le voyageur Cambry passa chez eux, il fut frappé de leur réserve ombrageuse et de l’accent farouche avec lequel ils se proclamaient les « durs gars de la zone maritime », pôtred called an Arvorik. Isolés du monde par des remparts de collines abruptes et par une mer hérissée d’écueils, ils se sont attardés, avec un entêtement invincible, dans des conceptions et des pratiques plusieurs fois millénaires. En aucune autre région de la Bretagne, peut-être, l’esprit du vieux naturalisme celtique ne s’est perpétué plus intact. Les choses, il est vrai, n’y ont pas moins contribué que les âmes. Ce ne sont, de tous côtés, que fontaines qui sourdent : elles s’épanchent des prés, des landes, elles jaillissent du roc même, donnant l’impression d’une fécondité intarissable, de mamelles toujours ruisselantes qui verseraient éperdument la force, la fraîcheur, la santé, la vie. Comment la vénération des pèlerins ne se fût-elle pas agenouillée de tout temps aux margelles de ces divonnes sacrées ? Et, quand on lève les yeux vers les hauteurs d’alentour, à contempler l’aspect solennel de ces grands promontoires où le soleil, l’Heöl breton, frère de l’Hélios grec, promène par les purs matins d’été les frissons d’une lumière si délicate et, le soir, laisse traîner des clartés si longues, des pourpres si somptueuses, comment s’étonner que des générations de Celtes en aient fait un lieu d’adoration, une sorte de temple à ciel ouvert dédié à celui qu’ils appellent encore « le roi des astres » et dont la rayonnante présence leur est d’autant plus douce que dans leur climat brumeux ils en sont fréquemment privés ?
Impuissant à détruire ces idolâtries locales, le christianisme tenta, comme on sait, de les détourner à son profit. Il édifia des chapelles auprès des sources, plaça des images de la Vierge au creux des chênes druidiques, démarqua les mythes en les frappant à son empreinte et substitua les noms de ses saints aux forces naturelles divinisées. C’est ainsi, je suppose, que le bon Mériadek, hypothétique évêque de Vannes, fut convié à recueillir, en ce coin du Trégor, des hommages antérieurement adressés au soleil. Certains traits de sa légende justifiaient cette attribution. Un Mystère cornique, précieuse épave d’un idiome aujourd’hui sombré, nous le montre doué du « don de lumière », dissipant la nuit des yeux éteints, rouvrant à la clarté céleste les prunelles enténébrées.