Il est à penser toutefois que l’intronisation de son culte dans la combe de Traoun-Mériadek n’eut pas tous les effets heureux qu’on en attendait. L’âme des Bretons est un peu comme leur terre. On croit l’avoir écobuée à fond, avoir passé au feu les moindres souches. Qu’elle reste seulement une année en jachère : au printemps d’après les racines brûlées sont redevenues vivaces et, bruyères, ajoncs, gentils, toute la végétation primitive a refleuri. Aux environs du XVe siècle, la vertu de saint Mériadek avait probablement perdu son efficace. L’ancienne frondaison barbare, riche d’une sève plus profonde, l’avait, sans songer à mal, envahie, recouverte, à demi étouffée. Cela était dans l’ordre des choses. Et puis, qui sait ! Le clergé lui-même avait peut-être cessé d’avoir foi aux mérites de ce saint suranné. Il y a une mode pour les saints, et qui est sujette aux pires vicissitudes, comme toutes les modes. En Bretagne, nos pères n’ont eu que trop souvent l’occasion de le constater.

Renan a conté quelque part l’histoire d’une statue de saint Budoc que le curé, sous prétexte qu’elle tombait de vétusté, remplaça subrepticement par une vierge de Lourdes. Que d’escamotages de ce genre on pourrait citer ! Longue, par exemple, serait la liste des paroisses bretonnes où le patron celtique a dû s’effacer devant saint Pierre. L’œuvre de romanisation à laquelle s’acharnèrent en vain les légions des empereurs, il semblerait parfois que les prêtres, issus pourtant de la race, se fussent donné pour tâche de la faire aboutir. De bonne heure ils se sont appliqués à dénationaliser la piété de leurs ouailles. Ils y ont en partie réussi. Saint Mériadek est une de leurs nombreuses victimes. On s’aperçut un beau jour qu’il manquait décidément de prestige et, tout aussitôt, son humble chapelle se transformait en une spacieuse église où l’on voulait bien le tolérer comme un hôte, mais dont le seigneur et maître devenait dorénavant le Baptiste. La vallée même, désignée par son vocable, changea de nom. Il ne fut plus question de Traoun-Mériadek : ce fut désormais la trêve — aujourd’hui la commune — de Saint-Jean-du-Doigt.

II

D’ordinaire, quand ces sortes de substitutions remontent, comme c’est le cas, à des époques assez reculées, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir dans quelles conditions elles se sont produites. Ceux qui les provoquent ne se soucient naturellement pas d’en perpétuer le souvenir. Plutôt s’emploieraient-ils à le faire disparaître, ne fût-ce que pour renforcer la tradition récente de toute l’autorité des longs âges. Ici, nous avons, par exception, la chance d’être renseignés, grâce au plus crédule, au plus indiscret, mais au plus charmant aussi des hagiographes bretons : j’ai nommé Albert Legrand.

Il vivait dans la première moitié du XVIIe siècle, à Morlaix, dont il était originaire et où il s’était fait moine, au couvent de Cuburien. Il unissait à un esprit cultivé l’âme la plus enfantine. Il avait conservé tous les goûts du peuple dont il était sorti : l’amour des belles histoires, la passion du merveilleux. Sa dévotion pour les saints de son pays, pour les « saints patriotes » comme il les appelle, était sans bornes. Leurs surprenantes odyssées, la richesse et la variété de leurs aventures l’enchantaient. Elles étaient flottantes encore, pour la plupart, livrées aux hasards et aux incertitudes de la mémoire populaire. Il jugea qu’il ne pouvait faire œuvre à la fois plus chrétienne et plus bretonne que de les fixer. Dès qu’il en eut obtenu licence de ses supérieurs, il entra proprement en campagne.

Il ne s’agissait, en effet, de rien moins que de parcourir toute l’Armorique, de la visiter par le menu, en interrogeant les archives et les gens, en s’arrêtant aux églises, aux oratoires, partout où quelque personnage de notre légende dorée avait laissé l’empreinte de ses pas ou le parfum de ses vertus. On ne vit plus qu’Albert de Morlaix par les routes. Ce frère quêteur fut une espèce de Pausanias breton. Il conversait avec les rustiques dans leur langue qui est, chez nous, le seul sésame. Sa qualité de franciscain lui ouvrait, d’autre part, les presbytères. Non content de s’informer auprès des « recteurs », il questionnait encore à la cuisine leurs gouvernantes, les carabassenn. On n’avait pas avec lui de réticences : on lui confiait tout ce que l’on savait, et lui, pèlerin fervent, se faisait tout oreilles. Il put engranger ainsi, gerbe à gerbe, la plus opulente moisson. De retour à Cuburien, en ce calme paysage d’arbres et d’eaux où défilaient, le soir, devant sa cellule monacale, des voiles et des chants de mariniers, il rédigeait avec une conscience admirable les notes recueillies au cours de ses excursions, édifiant du labeur de ses nuits sa volumineuse Vie des saints de la Bretagne Armorique, se délectant lui-même à rassembler les épisodes épars de cette espèce de théogonie bretonne qui mêle, combine, embrasse et comprend tout, l’histoire et le roman, le poème épique et le conte. Il y eut chez Albert Legrand de l’Homère, de l’Hésiode, de l’Hérodote et du Plutarque. Il a été le premier et le plus délicieusement ingénu de nos folkloristes.

Nulle route ne dut lui être plus familière que celle de Plougaznou, la grande paroisse côtière de qui relevait à cette époque la chapellenie de Saint-Jean-du-Doigt. Elle était déjà très fréquentée des Morlaisiens, qui y trouvaient pour leurs jours de désœuvrement une promenade fort alléchante et des plus variées. On n’avait pas attendu que les touristes de France ou d’Angleterre eussent découvert les puissantes maçonneries géologiques qui ceignent comme autant de bastions cyclopéens la Pointe de Primel, pour aimer à s’étendre dans leur ombre, sur les tapis d’herbe fine et drue qui feutrent leur base, devant l’horreur magnifique d’une mer que hérissent, même par temps calme, d’étincelantes crinières de vagues et que déchirent des fronts d’écueils noirs, pareils à des licornes des âges monstrueux. Frère Albert n’eût pas été Breton, s’il n’avait eu le sentiment le plus vif de la magie de la nature. Et cette disposition, le commerce presque exclusif qu’il avait noué avec les saints de sa race n’avait pu que la confirmer, que la développer encore. Il n’avait pas été sans remarquer que, dans le choix qu’ils faisaient de leurs établissements, l’instinct esthétique ne les guidait pas moins que la préoccupation religieuse. En fuyant le monde pour se rapprocher de Dieu, ils ne renonçaient point à la beauté des choses. Ils voulaient à leur prière un vaste champ de contemplation. Leurs « maisons de pénitence » s’ouvraient tantôt sur les solennelles perspectives des bois, tantôt, et plus souvent, sur les infinis de la mer. Cette mer, qu’il s’agisse de la britannique ou de l’océane, Albert Legrand n’en prononce jamais le nom sans une sorte d’attendrissement pénétré. Il l’aime visiblement, de l’indéfectible amour qu’elle inspire à quiconque naquit sur ses bords.

Mais ce n’est point à cause d’elle seulement qu’il eut toujours une prédilection particulière pour la région de Plougaznou et de Saint-Jean-du-Doigt. Il y était attiré encore par les rendez-vous annuels que s’y donnaient d’énormes affluences de pèlerins accourus des quatre évêchés bretons. La petite vallée perdue aux confins du Trégor était, en effet, devenue depuis le siècle précédent le foyer peut-être le plus ardent de la dévotion nationale. Sa réputation miraculeuse s’était répandue dans toute la péninsule, avait même reçu la consécration officielle. Nos ducs avaient pris sous leur patronage l’humble ravin ; ils avaient contribué de leurs deniers à l’érection de la nouvelle et spacieuse église qui avait remplacé l’ancien sanctuaire, et sans cesse témoignaient envers elle de leur sollicitude, en la comblant de cadeaux de toute nature, reliquaires précieux, lourdes bannières historiées, ostensoirs d’or, croix sonnantes en argent massif.

L’an de grâce 1506 avait mis le dernier sceau, et le plus significatif, à la gloire de Traoun-Mériadek. La reine Anne qui gardait jusque sur le trône de France ses nostalgies de « petite Brette » avait obtenu du roi Louis XII de se venir conforter l’âme en son pays. Elle voulut tout revoir, accomplir, elle aussi, son Trô-Breiz selon l’usage de ces temps où nul Breton ne se fût jugé quitte envers sa conscience, s’il n’avait, au moins une fois en sa vie, fait le pèlerinage des sept saints et visité dans leurs cathédrales respectives les sept apôtres patriarcaux, les sept chefs spirituels de la Bretagne. Partie de Nantes, elle traversa successivement Guérande, Vannes, Quimper, fit neuvaine à Notre-Dame du Folgoët, et se rendit par Saint-Pol à Morlaix, où l’attendait une réception triomphale. Elle y arriva assez mal en point. « Une défluxion, nous dit Albert Legrand, lui était tombée sur l’œil gauche. » Naturellement, on ne manqua pas de lui faire observer que le remède était là tout près. L’occasion était trop belle de concilier à Saint-Jean-du-Doigt les bonnes grâces de la reine. Elle ne se fit point prier et, toute transportée des merveilles qu’on lui contait de la sainteté du lieu, elle parla même d’entreprendre à pied le trajet, comme la plus humble des « pardonneuses ». C’est tout au plus si elle accepta de se laisser mener en litière une partie du chemin. Passé le village de Kermouster, comme on s’engageait sur la haute crête aride connue sous le nom de Lann ar Festour, elle commanda qu’on la mît à terre. Un calvaire se dressait au milieu des ajoncs, sur le bord de la route : elle s’assit, à en croire la tradition, sur une des marches, pour se déchausser ; et ce fut pieds nus, prétend un poète populaire, qu’en vraie Bretonne qu’elle était, elle dévala vers Saint-Jean. Inutile d’ajouter qu’elle y trouva prompte guérison et qu’elle s’en montra royalement reconnaissante. Elle commença par anoblir tous les habitants de la bourgade et, d’un clan de paysans et de pêcheurs, fit, selon le mot d’un de leurs descendants, une « bordée » de gentilshommes. L’église n’était pas entièrement achevée : elle assura de quoi la parfaire. Enfin, les multitudes de pèlerins qui s’empressaient annuellement vers Traoun-Mériadek étant contraints le plus souvent, faute de place dans les maisons, de gîter à la belle étoile, sur l’aire des cours ou dans l’herbe des prés, elle eut la délicate idée de fonder à leur intention une hôtellerie fort bien pourvue qui subsiste encore.

Je passe sur quantité d’autres dons. Aucun d’eux ne valait sa visite même. Le nouvel établissement était désormais certain de prospérer. Il avait pour lui la plus glorieuse des attestations, inscrite au registre de ses fastes : la « Duchesse bénie », la « Douce des Douces » figurait au nombre de ses miraculées !… A l’époque d’Albert Legrand, sa fortune avait probablement atteint son apogée. C’est par milliers, par dizaines de mille, que les dévots s’assemblaient, dès la matinée du 23 juin, dans la combe trop étroite, couronnaient les hauteurs circonvoisines, débordaient jusque sur la grève. Autant de gens à confesser, à faire communier, à diriger dans les évolutions complexes des rites que j’essaierai tout à l’heure de décrire. Le clergé local n’y pourrait suffire aujourd’hui, avec ses seules forces : encore moins l’eût-il pu il y a deux cents ans. Les prêtres des paroisses d’alentour lui venaient en aide, comme c’est l’usage ; mais, le principal renfort, nul doute que ce ne fût Cuburien, avec son rucher de moines, qui le lui fournit. Et, parmi eux, comment le premier convié à la tâche n’eût-il pas été l’infatigable zélateur des saints et des sanctuaires de la Bretagne, le Père Albert ? Qui donc était plus qualifié que lui pour présider, dans la contrée, à ces solennelles assises de la foi bretonne dont il s’était donné pour mission de reconstituer l’histoire et de débrouiller les origines ? A Morlaix, paraît-il, ceux qui le croisaient dans la rue avaient coutume de dire, en le désignant :