— Voilà celui qui revient du paradis et qui a conversé avec nos saints.

Il n’était pas moins universellement connu à la campagne qu’à la ville, ni moins universellement aimé. Privilège presque unique, car les membres des ordres religieux ne semblent pas avoir joui, chez nous, d’une bien grande sympathie. La mémoire populaire leur est, en général, peu clémente et nos chants, nos gwerziou, nos traditions orales les traitent avec une rancune parfois féroce. Il en est qui rangent le froc au nombre des fléaux les plus redoutables, sur la même ligne que la lèpre, la famine et la peste. Le Père Albert est peut-être le seul moine que la vindicte paysanne ait épargné.

— Oh ! lui, — me déclarait naguère, à son propos, une vieille fileuse de Lanmeur, — il n’y a pas eu deux hommes de son espèce. J’ai ouï conter qu’il avait fait, de son vivant, le voyage du ciel et qu’ensuite, lorsqu’il cheminait par les routes, on devinait de loin son approche à l’odeur suave qui s’exhalait de ses habits.

Dans toute la banlieue de Morlaix, et même au delà, il n’était pas de grand pardon sans lui. Celui de Saint-Jean-du-Doigt le vit souvent.

Je me le représente grimpant les montées poudreuses, en robe brune de récollet, tête nue, sous les ardeurs du soleil dont c’est la fête, salué d’une parole déférente par les pèlerins qui passent, se mêlant à leurs groupes, causant avec eux dans leur langue, et surtout s’employant à les faire causer. Puis, c’est le soir, là-bas, au fond de la verdoyante vallée, dans le potager du presbytère, aussi vaste qu’un jardin d’abbaye. Retiré derrière le treillis de quelque tonnelle, le doux religieux en qui revit un peu de l’âme de François d’Assise, père de son ordre, médite sous le foisonnement embaumé des chèvrefeuilles et parmi des vols de martinets le sermon qu’il doit prononcer le lendemain, à la messe d’aube. Et il relit, dans le crépuscule encore lumineux, l’ode en distiques latins que publia, vers 1605, dans ses Nugæ poeticæ, messire Guillaume le Roux, prêtre, natif de la paroisse de Plougaznou. Et il feuillette à nouveau les mémoires manuscrits de noble et discret Yves Legrand, un de ses parents peut-être, chanoine de Léon, aumônier du duc François II, dont il a su dénicher les cahiers, à demi rongés des vers, dans les bahuts à offrandes de la sacristie de Saint-Jean. Et il s’use enfin les yeux à tenter de déchiffrer une fois de plus, en la ressuscitant à l’aide « d’un secret qu’il possède », l’écriture presque entièrement effacée d’une vieille charte communiquée par un sieur de Pen-ar-Prat, de Guimaëc, et qui n’est rien moins, à son avis, que le procès-verbal, dûment authentique, de la visite de la reine Anne, ainsi que des circonstances surnaturelles dont cette visite fut accompagnée.

Maintenant que nous connaissons ses textes, asseyons-nous aussi près que possible de la chaire pour écouter son prône. La mélopée glapissante de la horde des mendiants s’est tue dans le cimetière. Une foule recueillie remplit la nef, moutonne par delà le porche, s’immobilise à croppetons, emmi les tombes. Ayons le cœur simple de ces fidèles. Ce que le bon franciscain va nous conter, c’est l’Histoire de la translation miraculeuse du doigt de saint Jean-Baptiste, de Normandie en Bretagne, le premier jour d’aoust.

III

Sachez donc qu’après la décollation du Précurseur, son corps décapité fut enlevé par ses disciples et enterré par eux aux abords de la ville de Sébaste, où sa sépulture ne tarda pas à devenir le théâtre d’une infinité de prodiges. Ils étaient encore si fréquents et si notoires au temps de Julien l’Apostat que le bruit en arriva jusqu’aux oreilles de ce prince. Furieux, il commanda d’exhumer les saintes reliques, de les brûler et d’en disperser les cendres au vent. Les Gentils n’eurent rien de plus pressé que d’obéir. Mais le bûcher ne fut pas plus tôt allumé qu’une pluie providentielle survint, si véhémente qu’elle éteignit le feu. Les chrétiens aux aguets purent sauver une partie des ossements, les uns entiers, les autres calcinés à demi, et les déposer en lieu sûr pour, ensuite, se les partager et les répandre à travers le monde.

Il serait peut-être un peu compliqué de suivre chacune de ces reliques en son exode, quoique le Père Albert ne s’en fasse point faute. Attachons-nous seulement à l’index de la main droite, qui fut le doigt par lequel saint Jean désigna le Sauveur, en disant la grande parole annonciatrice : « Voici l’Agneau de Dieu !… » Les Maltais prétendent le posséder en leur île. Mais notre auteur n’est pas éloigné de penser que les Maltais sont gens sujets à caution. Par esprit de conciliation toutefois, il leur concède qu’il se peut qu’ils détiennent un des quatre autres doigts de la dextre du Baptiste. Pour l’index, en revanche, pas de contestation possible. Plutôt que de transiger sur cet article, « nos Bretons voudraient mourir ». L’index véritable est à Plougaznou, et nulle part ailleurs. Et ce qui en fait foi, c’est la manière même dont il y fut apporté.

Sur le territoire de la commune de Buhulien, au bord de Léguer, dans la plus romantique des vallées trégorroises, dort, bercée par le tic-tac d’un moulin, une petite chapelle sans style et sans âge, un fruste oratoire des prairies autour duquel se viennent ébattre les « artisanes » lannionaises, une fois l’an, le jour du pardon, mais qui n’a guère pour visiteuses, en temps ordinaire, que des pastoures gardant leurs vaches ou de rares « pèlerines » restées fidèles à des dévotions surannées. A l’intérieur, se voit au-dessus de l’unique autel la statue d’une sainte, vêtue de la robe blanche des vierges, la palme du martyre à la main et, à ses pieds, un buisson de flammes qui montent vers elle, mais sans la toucher. C’est l’image de la patronne du lieu. Elle a nom Tècle, ou, comme disent les Bretons, Tékla. Cette pauvre « maison de prière » est, je crois bien, la seule en Bretagne qui lui soit consacrée. Une gwerz incomplète nous relate, d’après les passionnaires, quelques traits de sa légende.