— Voyez-vous, — me dit un processionneur auprès duquel je me suis faufilé, — il y a toujours à craindre mort d’homme sur ce pont, au moment où la grande bannière s’incline pour le salut… Une année, j’ai vu le porteur s’abattre raide, les veines de la poitrine rompues. Le recteur n’eut même pas le temps de l’administrer. Par exemple, on lui fit des funérailles de prince, et sur sa pierre tombale…

Un vaste murmure d’admiration a couvert la voix de mon interlocuteur. Les yeux brillent, les faces rayonnent. On se pousse les coudes. Des interjections courent, entre haut et bas, de lèvres en lèvres :

— Hein ! ce petit Landouar, tout de même !…

— Ça, au moins, c’est une révérence !

— Pas un pli dans le visage !…

— Ni un tremblement dans le jarret !…

L’hymne entonnée à tue-tête par les chantres, les cloches qui, maintenant, sonnent à toute volée empêchent sans doute ces propos flatteurs de parvenir aux oreilles du petit Landouar. Mais, arriveraient-ils jusqu’à lui, il ne les entendrait pas. Il est tout entier à sa fonction, l’esprit ramassé comme les muscles, ses doigts crispés et durcis, pareils à de jaunes sarments de lande, son cou de taurillon rentré à demi dans ses épaules noueuses et trapues, le regard fixe, hypnotisé par cette grande soie flottante qui plane au-dessus de lui comme une gloire et l’exalte, pour une minute désormais inoubliable, jusqu’à l’ivresse des triomphateurs.

Il n’est d’ailleurs pas au bout de sa tâche. Là-bas, devant le porche du cimetière, d’autres processions attendent le baiser d’accueil. Voici Garlan, voici Lanmeur, voici Loquirec. Et j’en passe. Tout le pays d’entre l’estuaire de Morlaix et la Pointe d’Armorique a délégué ses prêtres et ses croix, ses oriflammes les plus éclatantes et ses suisses les plus chamarrés. Et c’est un papillotement indicible, une débauche, une frénésie de couleurs. Ah ! qu’elle est loin, la Bretagne conventionnelle, la Bretagne éteinte et grise des faiseurs de vers et des littérateurs ! Ici, tout vibre, tout resplendit, tout flamboie. Les haleines du feu ont, en quelque sorte, vitrifié le ciel et la mer ; la terre même répand une odeur chaude et comme fermentée. Les herbes, les sources distillent je ne sais quels baumes. Une exubérance vraiment divine épanouit toutes choses. On sent frémir autour de soi les mystérieuses puissances de la vie et de la fécondité. Aussi bien, l’instant approche où le disque solaire, avant de précipiter sa chute vers l’horizon, va darder sur la colline vouée à son culte toute la véhémence de ses rayons élargis.

Elle se dresse, cette colline, à l’orient du village dont elle porte les dernières maisons accrochées à son versant. Un raidillon y monte par le plus court, entre deux hauts talus surplombants où des souches de chênes, vieilles de plusieurs siècles, tendent vers vous des moignons difformes, comme une séquelle de mendiants monstrueux. Le sol est raviné sous les pieds : il semble que l’on marche dans le lit desséché d’un torrent. Un torrent d’hommes, de femmes, s’y engouffre, en effet, mais pour escalader la crête. On se hâte, on se bouscule. C’est à qui parviendra le plus vite sur le lieu du Tantad. Je retrouve à mi-côte l’aveugle du Bois-de-la-Nuit. Ce n’est plus sa fille qui le guide, c’est lui qui l’entraîne. Il grimpe de son allure désordonnée de somnambule, se heurtant aux gens, trébuchant aux pierres, roulant au-dessus du flot humain sa belle tête douloureuse et farouche de Titan foudroyé.

— Çà, cousin, — lui dis-je, dans la langue de sa montagne, et en me servant d’une appellation chère aux sabotiers, — qu’est-ce donc qui vous presse si fort ? Savez-vous que votre jeune fille est tout en nage ?