— Oh ! fait-il, elle se reposera là-haut. Moi, il me faut ma place au Tantad !

Puis, d’une voix plus sourde :

— Si je n’ai pas été guéri l’an dernier, c’est ma faute : j’aurais dû m’avancer plus près de la flamme. Cette fois, je veux être à la toucher, sentir sa brûlure jusqu’au fin fond de mes prunelles…

Et, stimulé par l’attente, que dis-je ? par la certitude du miracle, il se rue d’un élan plus impétueux encore à l’assaut de la cime sainte qui, tout à l’heure, va se couronner d’un buisson ardent, ainsi qu’un Horeb breton.

IX

Trois chemins se croisent sur le sommet, dessinant un carrefour, une de ces esplanades triangulaires qui, comme les trivia de l’ère païenne, passent, en Bretagne, pour des lieux sacrés ! Les restes visibles d’un dallage attestent qu’une des nombreuses voies romaines qui, de Carhaix ou Vorganium, gagnaient la mer, eut ici son point d’aboutissement. Les divinités latines et gauloises ont fraternisé sur ces hauteurs. Un peu de leur âme y survit toujours, mêlé à l’espace, à la lumière, au rire des vagues, aux champs de blé noir en fleur et de grands seigles frissonnants. Le christianisme a eu beau multiplier ses symboles, il ne les a point exorcisées. C’est ainsi qu’un calvaire planté au centre du carrefour a pour socle des pierres empruntées à l’ancienne route et que des légionnaires ont équarries. Tout à côté se creuse le bassin monumental d’une fontaine — oui, d’une fontaine encore ! — où la divonne primitive continue de servir à des ablutions peu orthodoxes, sous les yeux, d’ailleurs placides, d’une statue enguirlandée de saint Jean.

Mais ce qui reporte surtout l’esprit aux formes les plus antiques de la croyance humaine, c’est la pyramide du Tantad. Elle se dresse en une meule énorme, semblable au bûcher de quelque chef homérique, dominant le pays entier, écrasant le calvaire lui-même de son ombre. Pour la construire, chaque « feu » de la commune a fourni sa gerbe d’ajonc. Des hommes, toute la journée d’hier, ont empilé, tassé. Puis, sur le soir, les femmes ont parfait l’œuvre. Elles sont venues en chœur y suspendre des rubans, des feuillages, y piquer des roses et des pavois, donner un air de grâce riante à sa lourde architecture hérissée. Après quoi, pour finir, l’on a tendu par-dessus la vallée le câble qui, de temps immémorial, doit relier le Tantad au clocher de l’église. Que si vous demandez à quel usage, vous recevrez des indigènes cette réponse quelque peu sibylline :

— C’est par là que monte le Dragon.

A l’époque où écrivait Cambry, il en était à Saint-Jean comme dans tous les pays où s’est conservée la tradition des fêtes du solstice, et l’on ne procédait à l’embrasement du Tantad qu’à la nuit close. On le différait même jusqu’à ce que l’obscurité fût complète. Soudain, à l’appel du Veni Creator poussé par les prêtres, un archange éblouissant de feux et d’artifices fendait les ténèbres, volait au bûcher, et, après l’avoir frôlé de ses ailes flamboyantes, s’évanouissait. Tout le monde n’était évidemment pas dupe du sortilège. Mais l’étrangeté de cette scène nocturne ne laissait pas de causer une forte impression aux plus avertis. Et combien étaient-ils en Basse-Bretagne, au XVIIIe siècle, de « pardonneurs » à qui les prestiges de la pyrotechnie fussent familiers ? Quant aux autres, — c’est-à-dire à la presque universalité, — l’on conçoit sans peine leur émerveillement et leur trouble. La plupart en étaient encore à l’ingénuité du moujik russe qui, dans l’église du Saint-Sépulcre, le jour de Pâques, regarde descendre le Saint-Esprit en une pluie d’étoupes enflammées. Ils n’avaient point le sentiment d’assister à une fantasmagorie pieuse, mais bien à un phénomène surnaturel. Et ils étaient d’autant moins éloignés de croire à la réalité céleste de l’ange que la nuit ne leur permettait de rien distinguer de l’appareil qui le faisait mouvoir ! Quelles danses frénétiques autour du Tantad ! Et, ensuite, quels retours délirants sous le tiède firmament de juin, criblé d’étoiles ! Beaucoup ne se couchaient pas, restaient par troupes à errer dans les landes et le long des grèves, ou à se poursuivre les uns les autres, avec des : « Iou ! » sauvages, en agitant des brandons.

C’est, je pense, pour obvier à ces désordres, d’un caractère par trop orgiastique, auxquels les femmes elles-mêmes n’étaient point sans prendre plaisir, qu’il fut jugé préférable d’avancer la cérémonie du Feu et de la célébrer à l’issue des vêpres, en plein jour. Mais, du coup, la suppression de l’ange s’imposait. Il n’avait plus de raison d’être. Le jeu de son apparition devenait une machinerie vulgaire, susceptible peut-être de prêter à rire, du moment qu’il fonctionnait à découvert et laissait voir ses ficelles — c’est le mot propre — aux yeux les plus abusés. On le relégua donc dans quelque grenier, en lui substituant une simple boîte d’artifice. C’est cette boîte que les bonnes gens appellent « le Dragon ».