Le fait est que nous y serons admirablement pour tout voir. Quelques mètres à peine nous séparent du Tantad, et, par delà les épaisses houles vivantes qui déferlent à sa base comme autour d’un gigantesque récif, nous embrassons le panorama de Traoun-Mériadek, avec le cercle de Manche, le riche diadème d’eau bleue qui l’enserre, depuis les roches de Primel jusqu’aux plages solitaires du Crec’h-Meur. A nos pieds s’amorce la route en lacet où va, dans peu d’instants, se déployer la pompe des cortèges officiels. De pente relativement douce, elle descend vers la bourgade en suivant toute la courbe de la vallée qu’elle traverse dans sa plus grande largeur. Des rangées de frênes, de sveltes et fines colonnades de peupliers la bordent, en font une espèce d’avenue verte, baignée d’un jour plus discret. Ajouterai-je, quoiqu’on l’ait deviné déjà, qu’à chacun de ses paliers s’égoutte d’une margelle moussue le pleur tintant d’une fontaine ?
Les innombrables paires d’yeux de la foule tantôt consultent le soleil, tantôt s’abaissent vers le clocher de Saint-Jean. Un vent d’impatience fait onduler les têtes par longues vagues et gronder le bourdonnement des voix en une puissante rumeur de mer. La timide fiancée de Parkik elle-même se laisse gagner à la fièvre générale, au point de froisser entre ses doigts le bouquet de « fleurs de feu » qu’une pauvresse vient de lui vendre.
Tout à coup, un cri, — un cri formidable, — jailli de plus de deux mille poitrines :
— La fusée !
On se montre le ciel, au-dessus de l’église. J’ai juste le temps d’y voir briller une infime lueur et se dissiper une pincée de cendre. Mais dans les nerfs de la multitude le tressaillement des grandes liesses populaires a passé. Là-bas, toutes les cloches à nouveau sont en branle. La combe entière vibre comme une immense cuve sonore. Et les oriflammes aussi font leur réapparition. Elles tourbillonnent un moment à l’intérieur du cimetière, puis s’engagent dans la voie sainte. Nous les voyons glisser une à une, avec une lenteur majestueuse, tels que de splendides fantômes, sous les arbres. Les dernières sont encore au fond de la vallée que les premières débouchent sur le plateau. A mesure qu’une croix surgit, allumant ses fulgurations d’argent ou d’or parmi les reflets des velours et des soies, une acclamation retentit et la salue du nom de la paroisse dont elle est l’emblème. La procession se déroule au bruit des chants. Par intervalles, des fusillades éclatent, qui lui donnent un faux air de fantasia orientale. Et, tout aussitôt, c’est une autre image qui se présente, évoquant, cette fois, non plus le souvenir seulement, mais l’illusion même des lustrations antiques. Un chœur de jeunes filles s’avancent, précédées d’un bélier blanc qu’un enfant, vêtu d’une peau de bique, conduit. Elles tiennent l’animal par des laines multicolores attachées à son cou. Sa toison a été soigneusement lavée, peignée ; des touffes de rubans flottent à ses cornes. Quant à l’enfant qui l’escorte, il marche avec un sérieux, une gravité de jeune victimaire. L’honneur pour lui n’est pas mince d’avoir été appelé à mener l’« Agneau bénit ». Tant de ses camarades y aspiraient, qui, comme lui, réunissaient les deux conditions requises : n’avoir pas franchi l’âge d’innocence et être inscrit au registre des baptêmes sous le prénom de Jean !
Les gendarmes ont ouvert une percée dans la foule et fait évacuer les abords immédiats du Tantad. Un vieux tambour, qu’on dirait échappé d’une gravure de Raffet, bat de ses mains séniles une caisse falote et surannée. Les gardes nationaux — en Bretagne rien ne meurt — forment la haie, appuyés à d’extravagantes espingoles à pierre dont plus d’une a besogné dans les guerres chouannes. Et alors commence le défilé des diverses processions autour du bûcher. Pendant que les bannières passent après les bannières et que les miraculés d’hier et de demain se succèdent en une kyrielle interminable, qui égrenant des chapelets, qui brandissant des cierges, des paysans, près de la fontaine, attachent des pièces d’artifices à des poteaux dont je n’avais pas encore compris l’utilité.
— Ils n’ont pourtant pas l’intention de les tirer tout de suite ? dis-je à Parkik.
— Si fait, me répond-il. C’est le préambule obligé du Tantad.
Il faut avoir assisté à des épisodes de ce genre, qui, partout ailleurs, seraient d’une bouffonnerie irrésistible, pour savoir jusqu’où peut aller la capacité d’idéalisme de cette race. Je reverrai toujours le frémissement d’aise de ce peuple si délicieusement enfantin, à chaque fusée qui partait en sifflant. Elle zébrait à peine le ciel d’un trait blanchâtre et, là-haut, au lieu de se résoudre en étoiles, avortait. Mais les âmes n’en étaient, pour cela, ni moins passionnées, ni moins ravies. Là où mes yeux à moi n’apercevaient qu’un pâle flocon de fumée grise, les leurs contemplaient toute une magique floraison d’astres. Ils réfléchissaient dans l’espace le mirage de leur propre songe. Et quels transports d’écoliers ! Quelles joies violentes et puériles, toutes les fois que la baguette enflammée menaçait de fondre sur quelqu’un, au risque de le blesser !…
Comme je demande si l’on n’a jamais eu à déplorer d’accident, un voisin prononce :