Les terribles bêtes furent lâchées sur Ronan ; mais, au lieu de le mettre en pièces, elles se couchèrent docilement à ses pieds, léchant ses haillons, implorant de lui une caresse.
Il y eut dans la foule une grande stupeur. Gralon-Meur, s’étant avancé vers l’anachorète, s’inclina et dit :
— Pour que mes chiens t’aient respecté, il faut qu’un pouvoir singulier soit en toi. Parle donc et confonds tes accusateurs, afin que justice soit faite.
— Je parlerai, — répondit Ronan, — non à cause de moi qui n’ai de comptes à rendre qu’à Dieu, mais à cause de l’enfant, victime innocente de cette odieuse machination ; commande, ô roi, qu’on apporte ici le coffre qui est à Kernévez, dans la grange, derrière un tas de fagots.
Il fut fait selon sa volonté. Quand on ouvrit le bahut de chêne, on y trouva la fillette, blanche comme cire ; elle était étendue sur le côté, morte. Dur eût été de cœur celui qui n’eût pleuré en la voyant. Ronan lui-même, pour la seule fois de sa vie, dit-on, donna des marques d’attendrissement. Il se pencha au-dessus du cadavre et, l’appelant par son nom, d’une voix très douce, il murmura :
— Petite Soëzic, fleurette jolie, tes yeux se sont clos avant l’heure. Dieu veut que tu les rouvres et qu’ils contemplent longtemps encore le soleil béni.
Il dit. Les fraîches couleurs de l’enfance reparurent aussitôt sur le visage de la morte, et elle se leva du coffre en souriant.
La foule, transportée à la vue du miracle, trépignait d’allégresse, exaltant les vertus du saint, criant qu’il fallait lapider Kébèn. Mais Ronan :
— J’entends — fit-il — que cette femme s’en retourne chez elle saine et sauve.
A partir de ce jour, le solitaire vécut honoré de tous dans la contrée qui jusque-là lui avait été si marâtre. La religion qu’il professait supplanta les anciens cultes. Toutefois il ne changea rien à ses habitudes, s’abstint comme par le passé de tout commerce direct avec les hommes, si même il ne se montra pas encore plus secret ; de sorte que la vénération qu’il inspirait resta mêlée de quelque crainte. On le suivait du regard, de loin, dans sa promenade quotidienne, mais on n’aurait jamais eu la hardiesse de l’aborder. Quand on s’adressait à lui, c’était par l’intermédiaire du maître de Kernévez, la seule créature humaine qu’il accueillît sans répugnance et dont il écoutât volontiers les propos. Saint Corentin vint un jour lui faire visite à son oratoire, dans le dessein, à ce que l’on prétend, de se démettre en sa faveur de son épiscopat de Quimper ; il trouva la porte fermée par une simple toile d’araignée, voulut passer au travers et ne put réussir à rompre la trame ; il comprit que Ronan refusait de le recevoir et rebroussa chemin, non sans dépit.