C’est au printemps, la veille du vendredi saint, que mourut le thaumaturge de la montagne. Sitôt qu’il eut rendu l’âme, de grands nuages aux formes bizarres et tourmentées accoururent de tous les points de l’horizon et se rassemblèrent autour de la cime, étendant un voile de ténèbres sur le pays environnant, tandis que de l’oratoire s’élevait vers le ciel une longue colonne de fumée blanche. Par ces signes on fut averti que Ronan n’était plus ; mais on attendit au troisième jour, avant de franchir l’enceinte des houx sacrés. L’humeur du saint était à redouter même après sa mort. Il fallut que le penn-tiern entrât le premier dans la cellule. Le cadavre ne présentait aucune trace de décomposition ; il était couché dans la posture qui, de son vivant, lui était familière, ses pieds de marcheur obstiné dépassant le seuil ; les mèches hérissées de ses cheveux étaient lumineuses comme des flammes ; d’une main il pressait sur sa poitrine un livre aux fermoirs richement ouvragés, sans doute un répertoire de formules magiques, pensèrent les paysans ; dans l’autre il tenait la clochette, compagne mélodieuse de ses migrations.
On a vu de quelle façon il fut procédé aux funérailles. Dès que le corps eut été placé sur le chariot, les bœufs se mirent en marche et la clochette de fer commença d’elle-même à tinter. Pendant toute la durée du trajet, elle sonna ainsi, à petits coups grêles et lents, comme un glas. L’attelage s’était immédiatement engagé dans la sente que Ronan avait accoutumé de parcourir chaque matin et chaque soir. En traversant les terres de Kernévez, il arriva près d’un lavoir où Kébèn lavait. Cette femme singulière, depuis l’aventure du coffre, n’avait plus fait parler d’elle ; mais elle ne s’était ni amendée, ni assagie. La clémence de Ronan, au lieu d’apaiser sa haine, l’avait exacerbée. Lorsqu’elle apprit sa mort, elle eut un tel accès de joie cynique que momentanément on la crut folle. Non seulement elle refusa de prendre le deuil avec les autres ménagères du quartier ; mais elle choisit le jour des obsèques pour faire sa lessive, commettant de la sorte un double scandale, puisqu’en ce même jour se célébrait la fête de Pâques.
Le cortège s’avançait dans un recueillement silencieux, au son de la petite clochette, quand, parmi des bruits de battoir, une chanson narquoise s’éleva de derrière les saules qui bordaient l’étang :
Bim baon, cloc’hou !
Marw ê Jégou
Gant eur c’horfad ywadigennou[63] !…
[63] C’est un refrain populaire très répandu en Bretagne et que l’on chante aux enfants pour les bercer.
Bim baon, les cloches !
Il est mort, Jégou,
D’une ventrée de boudin !