Ainsi chantait, à voix haute et stridente, Kébèn l’effrontée. Les bœufs cependant débouchaient dans le pré ; et ils cheminaient droit devant eux, sans souci du linge qui séchait étalé sur l’herbe. Déjà ils piétinaient de leurs durs sabots les nappes de toile fine. Kébèn, du coup, cessa de chanter. Échevelée, noire de fureur, elle se jeta à la tête des animaux :
— Arrière, sales bêtes ! — cria-t-elle.
Et, brandissant son battoir, elle les en frappa avec une telle violence qu’elle écorna l’un d’eux. Ils n’en continuèrent pas moins leur route, de leur bonne allure tranquille. Alors la rage de Kébèn se tourna contre le cadavre. Elle s’était cramponnée au chariot, au risque de se faire écraser ; et, à chaque tour de roue, des paroles insensées, des injures inexpiables s’échappaient de ses lèvres.
— Va, charogne, va rejoindre dans le charnier où elle pourrit la louve qui fut ta mère !… Tu dois être content, fléau des ménages !… Grâce à toi, la plus belle lessive du pays est en pièces… Ris donc, artisan de malices, fourbe des fourbes, nuisible jusque dans la mort !… Ha ! Ha ! Et dire qu’il y a des benêts qui te pleurent !… Quant à moi, tiens, voilà mon adieu !
Horrible profanation ! Elle venait de lui cracher à la figure. Ce fut du reste son dernier outrage. Le sol au même instant s’entre-bâilla sous elle et l’engloutit.
Au bout de trois heures de marche, la clochette s’étant tue, les bœufs s’arrêtèrent. On était en pleine forêt, sur le versant occidental de la montagne. Une fosse fut bientôt creusée, mais, lorsqu’il s’agit d’y descendre le corps du saint, les efforts réunis de vingt hommes demeurèrent impuissants à le soulever. « Peut-être ne veut-il pas qu’on l’enterre », opina quelqu’un ; « laissons-le en cet état, et attendons les événements. » Or, il advint une chose extraordinaire. Dans l’espace d’une nuit, le cadavre se pétrifia, ne fit plus qu’un avec la table du chariot transformée en dalle funéraire, et apparut comme une image éternelle sculptée dans le granit d’un tombeau. Les arbres d’alentour étaient eux-mêmes devenus de pierre ; ils s’élançaient maintenant avec une sveltesse de piliers, entre-croisaient là-haut en guise de voûte les nervures hardies de leurs branches. Tel fut, d’après la légende, le premier schème de l’église de Locronan et du cénotaphe qui s’y voit encore, dans la chapelle du Pénity.
II
Si jamais vous visitez Locronan, faites en sorte d’y arriver par la « vieille côte ». La montée, au début, n’est pas engageante ; c’est moins un chemin qu’une ravine, que le lit desséché d’un torrent. Mais, à mesure que l’on approche de la crête, la route s’aplanit, se dilate, retrouve sa noble aisance d’ancienne voie royale. Borné encore, vers l’occident, par un dernier renflement des terres, l’horizon s’est découvert peu à peu dans la direction du sud et du septentrion. Derrière vous s’estompent les grandes houles bleues du Quimperrois ; à votre droite s’enlève sur le ciel la montagne sacrée, avec son énorme croupe creusée de plissements rugueux où les traînées de bruyères semblent des fumées roses courant à ras de sol ; à gauche, un pays vert — d’un vert lumineux, d’un vert fauve — déroule jusqu’à la mer océane la nappe onduleuse de ses feuillages. Des pins bordent la route, mais sans entraver la vue qui se joue librement entre leurs fûts ébranchés ; et l’on a au-dessus de soi l’aérienne mélopée de leurs cimes. Ajoutez que nulle part ailleurs, en Bretagne, on ne respire mieux ce que le poète appelle
L’ivresse de l’espace et du vent intrépide.
Le vent s’acharne d’une aile infatigable sur ce haut plateau. On est, pour ainsi dire, bouche à bouche avec l’Atlantique qui vous souffle à la face, de tout près, sa rude haleine salée, vous fouette la peau de ses larges embruns. Le bruit des vagues se fait si distinct qu’on se croirait sur un sommet de falaise : on s’attend à recevoir dans les jambes un paquet d’écume. Point. De l’abîme, béant à vos pieds, c’est un clocher qui surgit, un clocher veuf de sa flèche, une énorme tour carrée aux étroites et longues ogives d’où s’envolent, non des goélands, mais des corbeaux. Plus bas, voici l’église tassée de vieillesse, sous sa toiture gondolée ; et près d’elle se montre le cimetière, un arpent de montagne clos de murs en ruine et foisonnant d’herbe. On descend une pente raide, sinueuse, presque une rue, avec les restes d’un pavage ancien. Jadis, au temps d’une prospérité qui n’est plus qu’un mélancolique souvenir, c’était par ici que la diligence de Quimper à Brest faisait à Locronan son entrée, dans un fracas de ferrailles et de grelots, semant sur son passage le mouvement, la gaieté, la vie. Les femmes, leur poupon dans les bras, accouraient sur le seuil des petites maisons basses qui, toutes, portent inscrites dans leur linteau la date de leur construction et les noms des ancêtres qui les édifièrent. Les hommes eux-mêmes, tisserands pour la plupart, se soulevaient sur les pédales des métiers et, par la lucarne entr’ouverte, saluaient le postillon d’un lazzi, les voyageurs d’un souhait de bon voyage. A l’animation d’autrefois a succédé, hélas ! un morne silence. Les chemins de fer ont tué les messageries, et les machines les métiers à main. De ceux-ci, il subsiste peut-être une dizaine, et qui chôment plus souvent qu’ils ne travaillent. Au commencement du siècle, ils étaient environ cent cinquante, où se venaient approvisionner de toile à voile tous les ports du littoral cornouaillais. Du matin au soir et d’un bout du bourg à l’autre retentissait alors, selon l’expression d’un habitant du lieu, l’allègre chanson de la navette.