On vous contera que saint Ronan fut l’inventeur de cette industrie, qu’il la pratiqua lui-même — sans doute dans l’intervalle de ses promenades — et l’enseigna au penn-tiern, son compagnon de prière. Avant lui les pêcheurs se contentaient de suspendre des peaux de bêtes aux mâts de leurs embarcations. Il fit planter du chanvre, montra l’art d’en tisser les fibres. Une source d’abondance et de richesse ruissela sur le pays. L’opulence des bourgeois de Locronan devint aussi proverbiale que celle des armateurs de Penmarc’h. On en peut contempler d’éloquents vestiges dans les pignons élégamment sculptés ou dans les façades monumentales qui encadrent la place. Ce sont demeures de grand style, dont quelques-unes traitées avec goût dans la manière de la Renaissance. Si déchues soient-elles de leur antique splendeur, elles ont encore fière mine, gardent jusqu’en leur délabrement un air de noblesse et de solennité, communiquent à l’humble bourg un je ne sais quoi de magistral qui en impose. Rien de banal, ni de mesquin. Cela a la majesté solitaire des belles ruines ; cela en a aussi la pénétrante tristesse. Le cœur se serre à parcourir les menues ruelles qui, contournant les maisons, rampent vers la campagne ou plongent à pic au fond du quartier de Bonne-Nouvelle (Kêlou-Mad). Ce ne sont que murs croulants, décombres épars, jonchant au loin les jardins en friche. On a le sentiment d’une cité qui s’effrite pierre à pierre, et qui ne se relèvera plus. Ses habitants même, de jour en jour, l’abandonnent, émigrent, comme si un sort pesait sur elle, quelque malédiction à longue échéance proférée, voilà treize cents ans, par le thaumaturge de la montagne.
Mais non. L’esprit de Ronan ne s’est pas retiré de sa bourgade. Tout au contraire, il en est resté le génie bienfaisant. C’est grâce à lui si elle retrouve, à de périodiques intervalles, un semblant d’animation et de vie. Tous les sept ans, en effet, comme il arrive, dit-on, pour les villes mortes de la légende, Locronan se réveille, voit abonder dans son désert un peuple de pèlerins. Durant l’espace d’une semaine, il peut se croire revenu aux jours les plus brillants de son histoire. Ce miracle, c’est la Troménie qui l’opère.
III
Troménie est une corruption de Trô-minihy et signifie proprement « tour de l’asile ». Ces asiles, ces minihys, dans l’ancienne Église de Bretagne, étaient des cercles sacrés d’une, de deux, quelquefois de trois lieues et plus, entourant les monastères et jouissant des plus précieuses immunités. Celui qui dépendait du prieuré de Locronan couvrait une vaste étendue, empiétait sur le territoire de quatre paroisses : Locronan, Quéménéven, Plogonnec et Plounévez-Porzay. Le pèlerinage de la Troménie consiste à en faire le tour, en suivant une ligne traditionnelle qui n’a pas varié depuis des siècles. On ne s’écarte guère des flancs du ménez dont la masse énorme absorbe, confisque la vue, apparaît comme le centre de la fête. Aussi les fidèles, peu soucieux d’une étymologie dont le sens pour eux s’est perdu, expliquent-ils Troménie par Trô-ar-ménez qu’ils traduisent librement : le Pardon de la Montagne.
Quant au trajet à parcourir, c’est celui-là même — on l’a deviné — où se complut Ronan le marcheur, du temps qu’il était de ce monde. Voie étrange hors de toute voie, espèce de sentier mystique, à peine frayé et que jalonnent seulement, de loin en loin, des calvaires. Il n’est pas aisé de s’y reconnaître. Mais au besoin le saint en personne s’offre à remplir les fonctions de guide.
Une pauvresse m’a fait ce récit.
Elle avait promis d’accomplir le pèlerinage, de nuit, et elle s’était mise en route au crépuscule, comptant sur la lune pour éclairer ses pas. La lune ne se leva point. D’épais nuages venus de la mer avaient envahi le firmament. La vieille cheminait néanmoins, trébuchant aux pierres, se cognant parfois le front aux talus. Quand elle fut au milieu des landes, elle s’arrêta ; elle ne savait plus de quel côté s’orienter dans les ténèbres. Une grande peur la prit. Elle allait renoncer à son vœu. Mais tout aussitôt une voix de pitié se fit entendre qui la réconforta.
— Pose tes pieds où je poserai les miens, disait la voix.
Elle chercha à voir qui lui parlait de la sorte. Vainement. Elle ne distingua rien, si ce n’est deux pieds nus, d’une blancheur éblouissante, qui marchaient devant elle et qui laissaient à mesure dans le sol de lumineuses empreintes. Elle put ainsi parvenir sans encombre au terme de ses dévotions.
— Être secourable, s’écria-t-elle en joignant les mains, apprends-moi ton nom, que je le bénisse jusqu’à l’heure de ma mort.