— Tu n’as cessé, tantôt, de l’invoquer dans tes litanies, répondit la voix.

Alors, elle comprit, s’agenouilla pour baiser les pieds du saint ; mais il avait disparu.

Dès le XIIe siècle, la Troménie septennale prenait rang parmi les grandes assemblées religieuses de la Bretagne. On s’y rendait par clans des points les plus éloignés, — de l’extrême Trégor, du fond des landes vannetaises. Saint Yves y figura, accompagné de son inséparable Jehan de Kergoz. Plus tard les ducs se firent un devoir de s’y montrer. La tradition s’était déjà répandue qu’il faut avoir passé par Locronan pour gagner le ciel. Une année, la fête revêtit un éclat particulier. De beaux seigneurs aux costumes somptueux, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, débouchèrent devers Plogonnec, suivis d’une multitude de gens d’armes et précédés d’un escadron de trompettes sonnant à pleins poumons. Ils escortaient un carrosse d’où l’on vit descendre une mignonnette jeune femme en coiffe du temps, juste comme la procession traversait la place. Elle était gente et accorte, avec des yeux clairs, très doux, et un joli front têtu de Bretonne. Quand les porteurs des reliques eurent défilé, elle vint se joindre pieusement à un groupe de fermières qui, habillées d’étoffes rouges aux chamarrures d’argent et d’or, formaient une garde d’honneur à la statue de sainte Anne. Elle marchait difficilement dans ses petits brodequins peu habitués à fouler les cailloux des chemins creux ou les aspérités broussailleuses des landes, et l’on devinait de suite en elle quelque pennhérès de la ville, mais brave, résolue, « ne plaignant point sa route ». Penchée sur le livre d’heures d’une de ses voisines, elle entonna le cantique à l’unisson des autres voix. Et, tout le long de la Troménie, elle chanta : on eût dit qu’un rossignol mélodieux s’égosillait entre ses lèvres, tant elle savait donner d’onction et de grâce aux rudes syllabes des versets armoricains. Les gars préposés aux bannières se détournaient sans cesse pour la regarder. Ils apprirent au retour qu’elle avait nom « la duchesse Anne » et qu’elle était mariée au roi de France.

Bonne et chère Duchesse, j’ai souvent consulté à ton sujet les populations de l’Armor trégorrois. Tu n’es déjà plus pour elles qu’un symbole. Mais en ce canton de Cornouailles ta mémoire vit, et presque ta personne. Dans une hutte, sous des hêtres, — derniers vestiges de la forêt de Névet, — des sabotiers m’ont parlé de toi comme s’ils t’avaient connue. Ils dépeignaient ton visage velouté ainsi qu’un beau fruit ; ils célébraient ta chevelure, ton sourire, ton charme, se souvenaient du timbre de ta voix. Pour un peu ils eussent juré qu’ils étaient présents à cette Troménie où tu assistas. Qui oserait, après cela, contester la magique influence de Ronan ?

On en cite des témoignages bien autrement significatifs.

Telle cette Troménie fantastique que le saint, à ce que l’on prétend, dirigea lui-même. Il tombait depuis la veille une pluie acharnée, et la montagne était labourée en tous sens par de véritables torrents. Le clergé décida que la procession n’aurait pas lieu, qu’elle serait différée au dimanche d’après. Cela mécontenta, paraît-il, le susceptible Ronan qui, de son vivant, ne s’était jamais préoccupé du temps qu’il faisait pour vaquer à son pèlerinage quotidien. Voilà que soudain les cloches s’ébranlent. Un chœur invisible entonne l’hymne de marche et, par, la baie du portail que le sacristain affirmait pourtant avoir fermée, jaillit un premier flot de « Troménieurs », puis un autre, puis d’autres encore, interminablement. On ne sait qui ils sont ni d’où ils viennent. Ils ont des figures jaunes et moisies. Une fade et bizarre odeur s’exhale de leurs vêtements d’une forme inconnue. Ils chantent sans remuer les lèvres, et leur voix est faible, lointaine, semble sortir des entrailles de la terre. A leur tête s’avance le thaumaturge. Par-dessus sa robe de bure il a passé les ornements épiscopaux. Un cercle de lumière entoure son front, et sa barbe neige resplendit comme une gloire. Il va, et le sol se sèche à mesure devant ses pas, et la pluie, respectueuse, s’écarte. Les grandes, les lourdes bannières s’éploient, portées à bras tendus par des vieillards mystérieux aux carrures athlétiques. Et leurs soies, leurs broderies, leurs images luisent clair comme par une journée de soleil. Là-haut, dans le ciel, une trouée d’azur s’est faite, qui se déplace avec la procession, reste toujours suspendue au-dessus d’elle comme un dais, tandis qu’à l’entour il ne cesse de pleuvoir, de pleuvoir à verse…

On inspecta le lendemain les bannières, rentrées d’elles-mêmes dans leurs gaines : elles n’avaient pas reçu une goutte d’eau. Saint Ronan avait évidemment voulu donner une leçon à son clergé et à ses paroissiens. L’avertissement fut compris. Depuis lors, au jour et à l’heure fixés, le cortège de la Troménie se met en marche, quelque temps qu’il fasse.

IV

En général, il fait beau. La fête s’ouvre, en effet, le deuxième dimanche de juillet, dans la période la plus aimable de l’été breton. J’ai assisté à la plus récente, à celle de 1893. Au petit matin, je prenais avec les pèlerins de la région de Quimper le train de Douarnenez. Il vous dépose à la station dite de Guengat, — une maisonnette mélancolique, ceinte de landes et de marais, à plusieurs kilomètres de tout centre habité. Comme personnel, un employé unique, une femme, dont la principale besogne consiste à regarder passer de temps à autre quelques wagons et à écouter tinter, le soir, des angélus lointains. Un étroit ruban pierreux conduit à une route vicinale, à une de ces délicieuses et minuscules routes bretonnes qui s’en vont, comme la race elle-même, d’une allure de flânerie, s’attardent en mille détours et se laissent mener par leur rêve pour n’aboutir nulle part. On voyage dans une ombre lumineuse, entre des talus tapissés d’un fouillis de plantes, de fleurettes pâles, d’herbes longues et fines, pendantes comme des chevelures. On ne voit, on n’entend rien que le reflet mouvant des feuillages sur la chaussée criblée de gouttes de soleil et un léger bruit d’eau dans les cressonnières aux deux bords du chemin.

Brusquement, dans une éclaircie, surgit la montagne sacrée, la croupe encore fumante des buées de l’aube. Des silhouettes de pèlerins se dessinent, imprécises, sur la crête et le long des pentes. Les Troménies individuelles, — plus fécondes en grâces, dit-on, sans doute parce que plus conformes à l’esprit de la tradition primitive, — ont commencé de circuler à partir de minuit. Aussi y a-t-il déjà des gens qui reviennent, les traits un peu las, les vêtements détrempés par la rosée. Un premier calvaire se dresse au pied du mont ; sur les marches, des femmes sont assises et déjeunent d’un morceau de pain bis graissé de lard. L’une d’elles, m’interpellant au passage, me crie :