III
UN CAPITAINE ISLANDAIS

C'est à Paimpol, un soir de septembre. Tous les «Islandais» sont rentrés. Je demande des nouvelles de la pêche. Un grand deuil: la mort du capitaine Hamon. Et, dans la paix du crépuscule, où bruit seul le clapotis de la mer montante, entre les vannes du bassin à flot, on me raconte l'histoire que voici. Elle vaut, je crois, d'être fixée.

Parmi les goélettes paimpolaises qui, au mois de février dernier, faisaient voile vers l'Islande, figurait la Marie-Léopoldine, commandée par le maître au cabotage Hamon, du village de Kérity. J'ai connu l'homme. Je le vois encore, avec sa belle stature, son fier profil, ses manières graves. C'était, comme on dit là-bas, un franc capitaine. Nature douce, d'ailleurs, restée fine malgré les rudes exigences du métier, volontiers sentimentale, énergique néanmoins et (les circonstances l'ont assez prouvé) capable de s'exalter jusqu'à l'héroïsme. Familier, dès l'adolescence, avec la pêche au large des eaux polaires, il aimait tout de sa profession, l'aventure, le mystère, le long exil, le mortel danger. Nul ne donnait plus gaiement le signal du départ, nul ne lançait d'une voix plus insouciante le grand «larguez tout».

Et pourtant, cet hiver, lorsque vint pour lui l'heure de quitter sa maisonnette de Kérity, aux grillages enguirlandés de vigne vierge, pour veiller aux derniers aménagements du bord, il fut saisi, paraît-il, d'une inquiétude vague, d'un sinistre pressentiment. Depuis la précédente campagne, lui si robuste, il s'était médiocrement porté. Un germe mauvais couvait en lui. Il s'en rendait compte et s'en ouvrit même à quelques intimes qui le conjurèrent de résigner son commandement entre les mains d'un autre et d'attendre qu'il fût en meilleur état, avant de reprendre la mer. Leurs objurgations furent vaines. Il s'était lié envers l'armateur, il avait recruté son équipage, il se considérait comme moralement tenu de partir: il partit.

La traversée fut pénible. Vents contraires, mer houleuse. Le mal du capitaine Hamon s'aggrava. Résolu de n'en rien laisser voir à ses hommes, au lieu de s'enfermer dans sa cabine, il persista à demeurer assis à son banc de quart, plaisantant, riant, chantant même, comme à son ordinaire, tout à tous avec cette aménité joviale qui lui était habituelle. Et néanmoins, quoi qu'il fît pour se raidir à son poste, ses forces à la fin le trahirent. A mesure que l'on pénétrait plus avant dans les régions froides, cet homme, qui avait défié pendant près de vingt ans les températures les plus rigoureuses, fut pris de tremblements, de ce frisson spécial que connaissent bien les marins d'Islande et qu'ils appellent la «fièvre glacée». Malgré son indomptable énergie, à peine arrivé sur les lieux de pêche, il dut s'aliter. Ses matelots lui proposèrent de le débarquer à Reikjavik où il eût, du moins, trouvé les soins et les secours les plus indispensables. Il refusa, non sans hauteur.

—La place d'un capitaine, dit-il, est à bord de son navire… Et d'ailleurs, vous autres, vous n'avez pas à savoir si je suis malade ou bien portant.

Il fit, en effet, comme s'il eût été le mieux portant des capitaines. Il continua de diriger, de surveiller toutes les opérations de la pêche. Il avait, de sa responsabilité, un sentiment très vif et, pour rien au monde, tant qu'il lui resterait un souffle, il n'eût voulu manquer à ses engagements. Tous les jours, ponctuellement, quelle que fût l'intempérie, il monta sur le pont, y séjournant parfois de longues heures pour stimuler le zèle de l'équipage; et, quand il ne fut plus à même de gravir seul les marches de la cabine, il se fit hisser dehors par deux de ses hommes, l'un le soulevant par les aisselles, l'autre par les jambes. Durant une couple de mois, on vit, à bord de la Marie-Léopoldine, ce spectacle inoubliable: le capitaine, étendu quasi mourant sur un matelas, au pied du grand mât, la tête appuyée à un rouleau de cordages, et donnant de là ses ordres, d'une voix assourdie, mais avec un visage imperturbable de calme et de sérénité. Rongé par une tuberculose dont le climat excessif activait, pour ainsi dire de minute en minute, les progrès, il ne se départit pas un instant de cette attitude vraiment héroïque. Empressons-nous d'ajouter, à l'honneur de l'équipage, que, frappé de tant de vaillance, chacun se piqua d'ardeur à la tâche commune. Tous furent parfaits de tenue, d'obéissance, de régularité.

—Nous pêchions avec rage, m'a dit l'un d'eux; nous nous doutions que le capitaine Hamon ne commanderait plus, hélas! d'autre pêche, et, puisque ce devait être pour lui la dernière, nous voulions aussi qu'elle fût la plus belle.

Les débuts de la campagne furent peu fructueux; mais lorsque, vers le 10 septembre, la Marie-Léopoldine réapparut à l'horizon de Paimpol, elle avait dans le ventre, selon l'énergique expression du loup de mer, une portée de soixante-douze mille morues.

Le capitaine Hamon était à bout de vie. Il prit congé, avec une simplicité toute spartiate, de son navire et de ses hommes.