—Un autre que moi, prononça-t-il en guise d'adieu, conduira le chargement à Bordeaux[4].
[4] C'est à Bordeaux que les navires morutiers, après avoir touché Paimpol, vont débarquer leur pêche et, par la même occasion, charger la provision de sel pour la campagne suivante.
Les matelots pleuraient. On le transborda du navire dans le canot, et du canot dans un char à bancs du pays qui l'attendait sur le quai. Il rendit à l'armateur ses comptes, reçut ses félicitations et ses remerciements, puis s'achemina vers Kérity. Il n'était plus qu'un cadavre où l'âme vacillait faiblement, au fond des yeux creusés, comme une lumière qui va s'éteindre. Huit jours après, il expirait, avec une belle tranquillité stoïque, louant la destinée d'avoir permis qu'il revît une fois encore la terre natale, et s'estimant assez heureux, puisqu'il avait pu accomplir jusqu'au bout son devoir. Il avait trente-six ans.
Ses obsèques furent célébrées au milieu d'un grand concours de peuple. Tous les «Islandais» d'alentour étaient là, rangés en longues files émues derrière le cercueil, et les armateurs, et la population bourgeoise de Paimpol. Nulle oraison funèbre ne fut prononcée devant la tombe: on descendit ce héros dans la fosse en silence; mais un recueillement solennel planait sur la foule, et c'était le plus éloquent des hommages. Maintenant le capitaine Hamon dort pour jamais dans l'humble petit cimetière du Goélo. L'inscription funéraire qu'un tailleur de pierres du lieu gravera sur son monument ne fera même pas mention des circonstances qui ont déterminé sa mort. Seuls, là-bas, «à Islande», durant les longues heures sinistres des quarts polaires, les pêcheurs qui furent les compagnons de sa dernière traversée en évoqueront peut-être de temps à autre, le fier et touchant souvenir. L'histoire, pourtant, mériterait d'être consignée au livre des beaux trépas, ne fût-ce—si j'en crois l'opinion commune—que pour servir d'un salutaire exemple à plus d'un capitaine islandais.
II
EN LÉON
LE LÉON NOIR
I
Que l'on vienne du Trégor ou de la Cornouailles, une impression singulière de grandeur et de tristesse saisit l'âme dès que l'on pénètre en Léon. On a tout de suite le sentiment d'une terre à part, d'aspect étrangement austère, aux horizons plus larges, mais plus dénudés. Loti, qui la parcourut naguère en compagnie de son frère Yves, a tracé d'elle ce croquis: «… Un grand pays plat, une lande aride, nue comme un désert». C'est vraiment une contrée sans grâce et sans charme. Les rivages même, bordés de dunes ou prolongés en de vastes étendues sablonneuses, sont monotones, ennuyeux et laids. Aussi les baigneurs s'en écartent-ils; la mer n'y sourit en aucune saison. Rares et peu profondes sont les vallées, sombres et silencieuses les fontaines, où jamais les yeux divins de la Viviane celtique ne se sont mirés. Les bois manquent: à peine quelques bouquets d'arbres, rebroussés par les vents de l'Ouest. Des cultures maraîchères, en revanche, et des prairies artificielles, à perte de vue. Rien ne rompt l'uniformité de ce plateau immense, si ce n'est des silhouettes de clochers pointant vers le ciel de toutes parts. Ces fines aiguilles de pierre merveilleusement ajourées par des artisans primitifs, la terre léonnaise en est hérissée d'un bout à l'autre. Elle est proprement le pays des églises. Elle s'en enorgueillit, non sans quelque raison, d'abord, parce qu'elle n'a pas d'autre parure, et puis, parce qu'il en est, parmi ces églises, qui sont de purs poèmes, des miracles de hardiesse, et d'élégance, et de beauté. On connaît le Kreizker. Une chanson de conscrit finistérien, devenue comme l'air national des Bas-Bretons, en a célébré la sveltesse et la hauteur, jusqu'aux plus extrêmes confins du monde. Il étonne si fort les Léonards eux-mêmes, qu'à les entendre il n'a pu être construit que par le diable, le plus pervers, mais aussi le plus ingénieux des anges, comme on sait.
Le Kreizker n'est point une exception. Allez à Berven, à Lambader, à Guimiliau, à Saint-Thégonnec, au Folgoät, et j'en passe, vous y verrez s'épanouir d'exquises floraisons architecturales. Quant aux sanctuaires locaux, ils sont innombrables. Pas de hameau qui n'ait le sien, et ce ne sont pas les moins ornés. Les landes, les grèves même en sont peuplées, et l'on en rencontre qu'il faut déblayer chaque printemps, à demi enfouis qu'ils sont, aux marées d'équinoxe, dans les sables.