Pour qui voyage en ce pays, c'est là le premier trait qui frappe: les lieux de prière multipliés presque à l'infini. Le second, c'est la fréquence des châteaux. D'aucuns, comme celui de Kérouzéré, écrasent les labours avoisinants de leur masse féodale, restée intacte. D'autres,—Kerjean, par exemple,—évoquent tous les enchantements de la Renaissance. La plupart cependant sont modernes; mais il n'est pas jusqu'aux plus récentes de ces maisons seigneuriales qui ne demeurent tout imprégnées de l'atmosphère d'une autre époque et comme confites en des dévotions surannées. Les parcs qui les entourent forment les seules oasis de cette région sans arbres. Tristes oasis. Leurs verdures vénérables assombrissent l'horizon plus encore qu'elles ne l'égayent, et font planer sur toute la contrée je ne sais quelle ombre léthargique. «Pays d'églises et de châteaux, pays de nobles et de prêtres», dit, à propos du Léon, un vieil adage. Le mot n'a pas cessé d'être juste. Tel est bien le double caractère de cette terre, ce qui lui imprime sa marque propre, sa dure et froide originalité.

II

La race y est belle et grande, avec quelque chose de majestueux. La figure des femmes, sous la coiffe étroite aux rubans relevés en forme d'anses, fait penser au type sévère des matrones romaines. Les hommes, tout de noir vêtus, portent le feutre large à boucle d'argent, le gilet taillé en justaucorps, la veste à basques, de coupe ancienne, et qui rappelle l'habit de cour. Un ample turban de laine grise fait deux et trois fois le tour de leurs reins. Vus dans l'attitude qui leur est familière, le torse cambré, les mains passées dans la ceinture, les Léonards ont grand air; il semble que l'on retrouve en eux un peu de la dignité grave de leurs homonymes d'Espagne, je ne sais quelle solennité d'hidalgos. Ces paysans ont conservé des dehors et des manières de gentilshommes. Que si vous visitez leurs fermes, vous croirez entrer dans des manoirs. Bâties, la plupart, sur un modèle unique, elles sont toutes flanquées d'un appotis-taôl, sorte de donjon carré où l'on a coutume de dresser la table de famille. Et il n'est pas jusqu'à la langue dans laquelle on vous souhaite la bienvenue qui n'ait sa noblesse. De tous les dialectes armoricains, c'est le dialecte léonnais qui a le moins évolué. Presque pas de contractions. Les formes verbales ont gardé toute leur ampleur primitive et se déroulent avec une harmonieuse lenteur, en périodes sonores et grandiloquentes. Les Léonards ont conscience de ce que leur idiome a de particulier: ils le définissent eux-mêmes un «breton large», brezonnec lédan.

—Ailleurs, on parle, me disait l'un deux. Nous autres, nous prêchons.

Il ne faudrait, du reste, pas juger de cette race d'après son extérieur un peu compassé. L'esprit, chez elle, est alerte, insinuant, souple, d'aucuns vont jusqu'à dire cauteleux. «Ce sont les Normands de la Bretagne», affirme-t-on couramment. De fait, ils sont entendus aux affaires, très différents en cela de la grande majorité des Celtes dont on connaît l'incurie native, l'inaptitude aux besognes d'argent. Eux, ils ont souci de «gagner», d'amasser, de faire fortune. «Tout Léonard, si l'on en croit le proverbe, porte en lui une âme de marchand». Fermiers, ils se livrent à l'élevage; maquignons, ils promènent de foire en foire leur figure glabre, leurs épaules athlétiques et leur parole dorée. On sait combien le Breton répugne à la transplantation; les racines adventives lui font défaut; il ne se résigne à l'exil que contraint par les pires nécessités; parfois, il en meurt. Le Léonard s'expatrie volontiers, s'il y trouve profit et, loin de dépérir, il prospère. Qu'on lise l'étude si documentée que M. Lemoine a consacrée dans la Science sociale à l'émigration bretonne. Le Roscovite y est en belle place, et le Roscovite est assurément l'incarnation la plus complète, la plus vivante, du mercantilisme léonnais. Il pullule à Paris, alentour des Halles. Mais on le rencontre aussi bien au Havre, à Nantes, à Angers. Pour vendre à bon prix ses oignons, ses artichauts, ses choux-fleurs, ses primeurs de toute espèce, où n'irait-il pas? Londres, Cardiff, Southampton le voient débarquer à époques fixes. Au Pays de Galles, on est tellement accoutumé à lui que, «pour beaucoup d'habitants, Breton et Roscovite, c'est tout un». Et cette identification n'est pas toujours, paraît-il, pour rendre sympathiques aux Celtes d'outre-Manche leurs congénères de ce côté du détroit.

III

Le Léonard est passé maître dans l'art éminemment commercial de mystifier l'acheteur. Il y apporte sa gravité de pince-sans-rire et les ressources de l'esprit le plus inventif. Cette forme d'imagination est, d'ailleurs, la seule dont il fasse cas. Les spéculations désintéressées le laissent indifférent. La vie contemplative, si développée chez ses compatriotes du Trégor, est, chez lui, à peu près nulle. Rêver lui semble une occupation de paresseux. Il n'a de goût que pour l'action, pour l'action positive et d'un résultat prochain. Le monde de la fiction et des songes, où se réfugie et se complaît peut-être trop volontiers l'âme bretonne, lui est un domaine fermé, une sorte de jardin défendu vers lequel aucune curiosité ne l'attire. Alors que, partout ailleurs, en Armorique, le mythe est sans cesse en travail et se perpétue à l'état de création vivante, c'est à peine si, dans la mémoire des gens du Léon, surnagent quelques débris informes des anciens récits. Le témoignage de M. Luzel est décisif à cet égard. «Vainement, dit-il en substance, vainement j'ai battu les campagnes léonnaises, depuis l'embouchure de la rivière de Morlaix jusqu'à la pointe de Saint-Mathieu. Malgré de longues et patientes recherches, je n'ai pu découvrir que des fragments de contes: encore sont-ils en nombre fort restreint». Et il ajoute: «Les poésies, gwerzes ou sones, n'y sont pas moins rares. Le Léonard ne chante pas».

Que de fois ne l'ai-je point éprouvé par moi-même!… Un jour, cependant, passant sur la route de Cléder à Plouescat, j'entendis derrière un talus une petite gardeuse de vaches qui chantait. L'air était celui d'une ballade en renom, tout ensemble véhément et triste. Je m'approchai de la fillette. Elle me tendit un recueil de cantiques pieux, ses «Heures», comme elle disait… De façon générale, le Léonard ne connaît d'autre littérature que celle du livre de messe. D'aucuns peut-être l'en féliciteront. Les bardes nomades eux-mêmes hésitent à s'aventurer en ce pays, qui les dédaigne ou qui les raille. Ils y sont traités de fainéants, quand on ne les fuit pas comme des «excommuniés».

Toutes les autres régions de la péninsule peuvent exciper de quelque nom ayant plus ou moins marqué dans l'histoire des lettres. Le Léon n'en compte pas un. Le seul homme qui fasse grande figure dans ses annales est Michel Le Nobletz, un apôtre. Il vécut au XVIIe siècle et fut une espèce de Jansénius breton. Il s'attacha surtout à la réformation des mœurs. Il parcourut les fermes, les villages, les îles, déracinant les restes des antiques superstitions, prêchant le retour à la pure doctrine, rappelant le clergé lui-même à l'austère tradition du catholicisme primitif. Suspect aux évêques, contrecarré dans toutes ses démarches, il n'en continua pas moins d'évangéliser. On parle aujourd'hui de sa canonisation. Son action sur le peuple fut profonde et suscita un puissant réveil de l'idée religieuse dont les effets durent encore. Nul n'a plus contribué à faire du Léon ce qu'il est: une sorte de fief d'Église, une citadelle inexpugnable de la foi. Car c'est ainsi. Cette race léonarde, si entreprenante, d'intelligence si déliée, affranchie de tant de préjugés en toute autre matière, se montre, dans l'ordre spéculatif, d'une docilité presque absolue. Uniquement vouée aux affaires, il semble qu'elle ait chargé ses prêtres, en tout le reste, de penser pour elle. C'est le principe de la division du travail appliqué de façon peu commune. Un brave homme de là-bas m'exposait ainsi sa conception:

—J'élève mes bêtes et je les vends au meilleur prix que je peux. Ce n'est pas toujours chose aisée. Pourquoi irais-je m'embarrasser d'autres soins? En dehors de mon métier, le recteur est là pour me dire ce qui est bien, ce qu'il faut faire. J'écoute, j'obéis et je suis tranquille: je suis dans l'ordre.