—Les voilà expédiés de l'autre côté du pays au pain!

Des cantons, qui ont la majeure partie de leur territoire engagée dans la montagne, se défendent avec indignation d'en être, et la pire injure que vous pussiez faire à un Breton du Trégor serait de le traiter de «Cornouaillais», d'«homme des bois».

Faut-il croire à quelque survivance héréditaire d'un vieil antagonisme de races? La chose, historiquement, est possible. Lorsque, au VIe siècle, les émigrés de la Bretagne insulaire, fuyant devant la tempête saxonne, vinrent, par bandes successives, fonder en Armorique une nationalité nouvelle, ils trouvèrent—cela est certain—des havres déserts, des estuaires quasi vierges, d'immenses étendues en friche, un pays enfin que la paix romaine avait dépeuplé. Mais, si réduite que fût l'ancienne population, encore s'en rencontrait-il çà et là des vestiges. L'accueil qu'ils firent aux nouveaux arrivants fut loin d'être cordial, ainsi qu'on le peut voir par les Vies des saints bretons, seuls témoignages que nous ayons sur cette époque. Il n'y eut point, toutefois, de conflits sanglants.

Trop faibles pour résister à des adversaires dont le nombre allait sans cesse croissant, les indigènes cédèrent la place, se laissèrent refouler peu à peu dans l'intérieur, vers les vallées sinueuses et les âpres sommets de la forêt centrale. L'Argoat leur devint un asile et une citadelle. Ils vécurent d'une existence longtemps précaire, parmi les loups et peut-être les aurochs, sous des ombrages qu'agitait encore d'un frisson sacré la plainte agonisante des derniers druides. Puis, la montagne, les bois leur façonnèrent une autre âme, où bientôt s'effaça l'image—partant le regret—des terres plus riches qu'ils avaient dû quitter. Enveloppés de Bretons, ils se bretonnisèrent. Entre les envahisseurs et les dépossédés l'apaisement se fit. Mais il semble bien que, dans la profondeur de la conscience populaire, subsiste, je l'ai dit, je ne sais quelle réminiscence obscure des anciens démêlés. Le spoliateur surtout garde une sorte de méfiance inquiète à l'égard du vaincu.

III

J'ignore ce qu'il peut rester de sang gallo-romain dans les veines de l'habitant actuel de l'Argoat; mais, à pénétrer dans un de ces logis de paille et de boue épars dans les solitudes des monts, il est difficile de ne songer point au misérable tugurium de quelque serf gaulois. Plus complète encore sera l'illusion, si ce logis se trouve être la hutte d'un sabotier.

Celle où j'ai passé la nuit de Noël est située presque à la lisière de l'ancienne forêt ducale de Porthuault, que hante toujours le spectre de la reine Anne, menant une chasse fantastique derrière la meute de ses blancs lévriers.

Nous y arrivâmes, sur le soir, à l'Angélus, comme les larges pourpres du couchant d'hiver achevaient de s'éteindre au fond du ciel. Ronde, ventrue, amincie seulement en haut, la hutte, avec ses cloisons de branchages et de genêts entrelacés, semblait moins une cabane humaine qu'une ruche énorme disposée au bord de la sente pour recevoir un essaim géant. Deux chiens roux étaient attachés au tronc d'un hêtre, sur un fumier de feuilles mortes: ils aboyèrent à notre approche, tendant vers nous leurs museaux pointus de fauves. Le sabotier parut, salua d'un mot de bienvenue l'ami qui me servait de guide et, retenant d'une main la claie, bourrée de paille, qui faisait office de porte, nous invita d'entrer.

—La «loge» n'est pas grande, dit-il; mais, si le proverbe est vrai, c'est dans les demeures étroites qu'on a le plus chaud.

Il y régnait, en effet, une tiédeur d'étable, une tiédeur égale et douce, entretenue par un feu de copeaux à flammes courtes, qui brûlait au beau milieu de la pièce, sur un âtre circulaire, sorte de maçonnerie primitive, fait de pierres brutes et d'un peu d'argile délayée. On ne voyait d'abord que ce feu, trouant de son éclat les grandes ombres flottantes d'alentour. Puis, les yeux s'habituant à cette demi-obscurité, des détails surgirent: trois piliers de bois à peine dégrossi étayaient l'étrange bâtisse; une planchette fixée à l'un d'eux supportait une statuette en buis finement, patiemment travaillée au couteau par quelque naïf sculpteur d'images: «Notre-Dame de Pauvreté—nous expliqua l'homme avec un franc rire—la patronne des gens de ma profession»; contre les parois étaient appendus des outils, des gouges, des tarières, des haches, tout un arsenal d'aciers luisants qu'on eût pris aussi bien pour un matériel de guerre. Tel devait être le pêle-mêle des armes barbares sous la tente des vieux chefs homériques. Le reste de l'ameublement se composait d'un lourd bahut sur lequel trônait pour l'instant une marmite; d'un dressoir aux montants disjoints, garni d'une dizaine d'écuelles en terre; d'une cage où dormait en une posture hiératique un hibou apprivoisé; et de quatre ou cinq escabeaux creusés au fer rouge dans des troncs de chênes.