Je cherchais du regard les lits: le sabotier me montra une rangée de piquets plantés dans le sol et que des ramilles de bouleau, tordues comme des câbles, reliaient entre eux. C'étaient les bordures des couchettes. Quant aux couchettes elles-mêmes, rien de plus agreste, en vérité: des jonchées de fougères sèches en guise de sommiers et des couettes de balle de seigle pour matelas.
—Ce ne sont pas les lits les plus moelleux qui donnent les meilleurs rêves, prononça notre hôte en son parler sentencieux… Et puis, ajouta-t-il, on repose ici, veillé par les astres.
Il nous indiquait, du doigt, au-dessus de nos têtes, une ouverture béante ménagée dans la coupole de la hutte pour laisser passage à la fumée, et où s'encadrait un pan du ciel nocturne, un champ d'azur sombre semé de froides lueurs d'étoiles.
IV
Nous nous assîmes sur les sièges de chêne massif autour du foyer. Des chapelets de sabots enfilés dans une corde se doraient lentement à la flamme, non sans exhaler encore un parfum sylvestre de bois fraîchement ouvré.
Le maître du logis, pour nous faire honneur, avait dépouillé son vêtement de travail, le tablier en peau de mouton, et, à genoux devant l'âtre, s'était mis à nous préparer le breuvage national, le flip, un mélange bouilli de cidre, de cassonnade et de «vin ardent». Il s'excusait de nous recevoir si mal, à cause de l'absence de sa femme descendue, avec ses fils, au bourg le plus proche, «à près de deux lieues dans les terres, pour entendre les messes de la Nativité».
Tout en parlant, et sans s'interrompre d'activer le feu, il retournait vers nous, de temps à autre, son visage maigre, rugueux et plissé comme une écorce, où brillaient d'une lumière de rosée des yeux d'un gris pâle, singulièrement expressifs dans leur vivacité un peu narquoise.
Le flip versé dans les écuelles, il ne fit aucune difficulté de nous confier ce qu'il savait des traditions et des rites spéciaux que prête l'opinion commune, en Bretagne, à la tribu des sabotiers.
—Les autres Bretons, disait-il, nous appellent des Galls; et c'est pourtant vrai que nos pères ont ouï conter à leurs ancêtres qu'ils n'avaient pas toujours habité ce pays. Pour venir vers l'Argoat, ils avaient, prétendaient-ils, marché avec le soleil. Une langue plus douce était, en ce temps-là, sur leurs lèvres. Ils avaient appris, dans leur patrie d'origine, l'art de travailler le buis, le houx et le hêtre, et ils apportaient avec eux, dans ces contrées, une industrie inconnue. Leurs secrets, nous les avons retenus, nous, leurs descendants; une génération les transmet à l'autre. Car nous sommes restés fidèles à l'esprit des aïeux. Le fils, chez nous, ne déserte point le métier du père, quoique les saisons futures s'annoncent mauvaises pour les sabotiers. Nous pourrions, comme on fait tant, aller louer nos bras dans les domaines de la campagne ou les ateliers des villes. Mais nous sommes des gens des bois; là où cesse la forêt, finit pour nous l'air respirable… Petits de taille, plutôt menus des membres, nous avons parmi le monde une réputation de force extraordinaire et que les niais croient diabolique. A vivre dans le commerce des grands arbres, quoi d'étonnant si leur vertu passe en nous! Une de nos chansons dit: «Serre tes poings, nouveau-né de la loge, car l'existence te sera dure!» C'est le refrain dont nous berçons nos enfants, et, pour les rendre indomptables, nous les roulons tout nus, l'hiver, dans la neige. Oui, tout cela est vrai; et il est vrai aussi que les sabotiers ne forment entre eux qu'une famille, qu'ils se doivent une assistance réciproque, et qu'ils ont, pour se retrouver au milieu des autres hommes, des mots ou des signes connus d'eux seuls. Nous nous donnons même, en breton, le nom français de cousins. «Que ton cousin soit pour toi comme s'il était tout ensemble ton père, ta femme et ton fils!» Ainsi s'exprime un de nos adages. Il n'y a pas d'exemple que le précepte ait été violé. Nos différends, s'il en survient, nous les réglons nous-mêmes; la sagesse des «anciens» les tranche, ou, si elle se récuse, eh bien! c'est la bonne hache!…
A l'appui de ses dires, l'homme nous conta des histoires épiques, empreintes d'une sauvagerie grandiose, pareilles à des récits des temps mérovingiens.