Elle avait, en prononçant ces paroles, un air quasi farouche de prophétesse. Soudain elle ramenait sur ses genoux une fausse poche en forme de bissac, qui pendait nouée par une corde à sa ceinture, et en tirait une sorte de missel orné de beaux fermoirs d'argent, qu'elle ouvrait avec mille précautions, car les pages en étaient aussi mûres qu'une jonchée de feuilles à l'automne. Ce livre était, pour les Roparz, un objet de curiosité et d'admiration. Il rehaussait encore à leurs yeux le prestige de l'étrange pauvresse et les confirmait dans l'idée qu'elle n'était pas une personne du commun, mais bien quelque ancienne «demoiselle» bourgeoise, peut-être même quelque «noble» déchue. Rares étaient alors, dans les campagnes bretonnes, les paysans qui savaient lire, et l'instruction, chez les femmes surtout, était considérée comme un attribut supérieur qui n'allait pas sans un peu de magie. Il n'était pas jusqu'aux livres eux-mêmes qu'on ne crût doués d'un pouvoir occulte, et comme animés par une force mystérieuse, par un «Esprit».
Dans celui de Nanna Trô-Breiz habitait l'âme collective des Sept Saints. On y voyait leurs images parées de couleurs éclatantes, une représentation des épisodes les plus marquants de leur vie terrestre, des scènes, enfin, empruntées à l'ère la plus florissante de leur culte. Le chemin de pèlerinage était figuré par une ondoyante écharpe verte aux deux bords de laquelle s'alignaient des rangées d'arbres mystiques ployant sous une charge de fruits surnaturels. Des groupes de pèlerins défilaient: noirs, au départ, à cause de l'ombre de leurs péchés qui était sur eux, ils arrivaient au terme tout de blanc vêtus, et des anges leur tendaient des palmes. Nanna commentait avec une ardeur passionnée ces naïves enluminures. On eût dit qu'elle avait vécu en ces âges lointains, qu'elle avait joué son personnage dans ces équipées héroïques et qu'elle avait eu part à tous leurs enivrements. Elle semblait parler, non d'après une tradition immémoriale, mais d'après ses propres souvenirs.
Elle évoquait la fièvre des préparatifs, dans les masures comme dans les manoirs, le rendez-vous sur la place de la bourgade, le deuxième dimanche de décembre, à l'issue de matines, puis le cantique de marche entonné par le chef de troupe et répété en chœur par tous ceux qui partaient. La caravane sainte était depuis longtemps hors de vue qu'on entendait encore trembler les modulations des voix à travers le silence des campagnes, dans la sonorité cristalline du ciel hivernal. Et, à tous les carrefours, par tous les chemins, par toutes les sentes, d'autres processions débouchaient, grossissant d'un flot sans cesse renouvelé l'immense rivière humaine déroulée sur le parcours du Trô-Breiz.
Et dans cette multitude régnait une fraternité vraiment évangélique. Un même frisson d'enthousiasme et de piété rapprochait tous ces pèlerins de la Noël bretonne, comme au temps où, sur la foi d'une étoile, se mirent en route pêle-mêle les Mages avec les bergers. On n'avait qu'un sentiment, qu'une âme. Il n'y avait plus ni riches, ni pauvres, ni seigneurs, ni vilains. Le hoqueton de bure coudoyait le pourpoint de velours et toutes les classes étaient confondues.
Ensemble on rompait le pain, au repas de midi, près des fontaines sacrées. Ces fontaines étaient les habituels lieux de halte. La plupart—comme celle qui se peut voir encore au pied de la colline de Bulat—étaient couronnées de gracieux édicules et divisées en sept bassins surmontés d'autant de niches où trônaient les statuettes en pierre des sept primats bretons. Sur tout le pourtour, de larges bancs de granit sculpté s'offraient aux voyageurs, soit en guise de sièges, soit en guise de tables, et des vieilles du quartier, qui étaient comme les prêtresses de ces sources, se tenaient près de la margelle pour souhaiter la bienvenue à chacun et le faire boire dans une tasse d'argent.
Par intervalles, sur les hauteurs désertes ou dans la solitude des landes, se montrait une maison d'aspect bizarre, une maison sans porte et qui ne recevait de jour que par un soupirail unique ouvrant sur le chemin. Une sébile était posée sur le rebord extérieur de la lucarne. Très vite on y laissait tomber son aumône et l'on passait, tandis que du fond de cette espèce de sépulcre s'exhalait une action de grâces triste comme une plainte:
—Que la pitié des Sept Saints de Bretagne soit sur vous et vous préserve du mauvais mal!
C'était la logette de quelque lépreuse ou de quelque lépreux. Elles étaient placées à dessein le long de la route du Trô-Breiz, afin que les misérables qui y étaient emmurés vivants eussent part aux prières des pèlerins comme à leurs charités.
Il y avait, Dieu merci, des rencontres moins pénibles. L'hiver est la saison où se célèbrent presque tous les mariages en Bretagne. Or, il ne se faisait pas une noce sur les terres traversées par les pèlerins, sans que ceux-ci fussent conviés à la fête. Leur présence était regardée comme une bénédiction. Une table spéciale était dressée pour eux sous la grange ou dans l'aire, et les nouveaux époux veillaient eux-mêmes à ce qu'elle fût constamment garnie de victuailles. Libre à chacun de manger à sa faim et de boire à sa soif. Aux plus besogneux, l'usage était de distribuer par surcroît un viatique. C'est le cœur tout ragaillardi qu'on reprenait le bâton de route.
A l'étape, le soir, le gîte était toujours assuré. Les gens de haut parage, eux, avaient leur chambre prête dans les châtellenies d'alentour. Les autres trouvaient à s'héberger dans les fermes, ou mieux encore dans les «aumôneries» construites exprès à leur intention. Ces aumôneries, comme celle fondée par la reine Anne à Saint-Jean-du-Doigt, étaient souvent de vrais manoirs, d'une architecture très soignée, avec de grands porches à plein cintre et de belles fenêtres à meneaux. Dans la cheminée monumentale de la cuisine qui servait en même temps de réfectoire, brûlaient d'immenses flambées d'ajonc dont la clarté était à elle seule une joie et un réconfort. Les «grâces» récitées en commun, l'on gagnait les pièces affectées au coucher. C'étaient des dortoirs d'une espèce assez particulière. De lits, il n'y en avait point. Une épaisse «paillée» de froment en tenait lieu, à moins que ce ne fût de la fougère sèche ou du varech épave. Ce genre de matelas était peut-être un peu rustique: mais quoi! le Christ naissant n'en avait pas eu d'autre… Et puis, ce n'est pas le coucher qui importe, c'est le sommeil.