Hommes et femmes s'allongeaient sur cette litière, sans se dévêtir, et y dormaient le plus paisiblement du monde, côte à côte, dans une promiscuité toute fraternelle que n'effleurait aucun penser troublant.

Non pas que le Trô-Breiz ne fît parfois éclore de chastes et discrets romans d'amour. Il en était un, de dénouement d'ailleurs fort mélancolique, auquel Nanna touchait volontiers. Le héros était un gentilhomme du Léon; l'héroïne, une jeune «héritière» du Trégor. Tous deux entreprenaient pour la première fois la tournée sainte, et jamais jusqu'alors ils ne s'étaient rencontrés. Pendant plusieurs jours ils cheminèrent l'un près de l'autre sans échanger ni un mot ni un regard, mais, dans les prières et les cantiques, leurs voix se mêlaient, quoi qu'ils en eussent, et, le tiers environ du trajet accompli, comme ils étaient pour entrer dans Aleth, au son des cloches malouines, voici qu'ils s'aperçurent tout à coup qu'à leur insu leurs âmes s'étaient parlé. Ils firent la main dans la main le reste du voyage. A Vannes, devant les reliques de saint Paterne, ils se fiancèrent. Ils n'attendaient que d'être à Saint-Pol pour lier indissolublement leur sort. Déjà ils avaient laissé, loin derrière eux, le pays de saint Corentin et les horizons mouvementés de la Cornouailles; déjà ils avaient franchi la délicieuse vallée de l'Elorn, toute murmurante encore de la plainte enchantée de Tristan; déjà, sur la ligne violâtre de la mer de janvier, ils voyaient se profiler les tours jumelles de la cathédrale léonnaise et monter dans le ciel, comme une fusée de granit rose au soleil levant, la flèche incomparable du Kreiz-Kêr. Ils allaient être heureux… Ils ne le furent pas. Pourquoi? Qu'était-il survenu? La passion du gentilhomme s'était-elle brusquement dissipée avec le charme de leur pieux vagabondage? Ou bien les parents s'étaient-ils mis à la traverse d'une mésalliance? Les Roparz n'en surent jamais rien.

A ce moment de son récit, la conteuse, très émue, s'arrêtait court. Que si l'on avait la maladresse d'insister, de la presser pour qu'elle en dît davantage, elle ne manquait pas de quitter son escabelle et, plantant là ses hôtes, sans même les honorer d'un bonsoir, disparaissait par l'échelle dans la soupente du grenier où elle avait sa couette et où, jusqu'à une heure avancée de la nuit, on l'entendait d'en bas marmonner des De profundis

IV

—M'est avis, conclut le cordier, que l'histoire était un peu la sienne. Sur les routes abandonnées du Trô-Breiz, peut-être est-ce le spectre de quelque amour défunt qu'elle s'obstinait à poursuivre.

—Et elle, demandai-je, quelle fut sa fin?

Mystérieuse aussi. A partir de 1814, elle ne se présenta plus chez les Roparz. L'hiver de cette année-là avait été d'une rigueur exceptionnelle. Des bandes innombrables de loups que la croyance populaire disait accourus de Russie, à la suite des Alliés, infestèrent les chemins de la montagne, vinrent rôder autour des maisons isolées et jusque dans les rues des villages. Aux abords de Callac, on en massacra jusqu'à vingt-cinq dans une seule battue. Quand, à la Noël d'après, on ne vit point reparaître Nanna, il ne fit doute pour personne qu'elle n'eût péri sous la dent des fauves.

—Et cependant, murmura le chanvreur en hochant la tête, il y a vraiment des choses extraordinaires…

—Quoi donc?

Il hésita une minute, puis précipitamment: