On se rappelle, dans Labiche, la rencontre des deux anciens Labadens.

—C'est étonnant comme on a peu de choses à se dire, quand il y a vingt ans qu'on ne s'est vu!

Les Gallois et les Bretons, eux, ne s'étaient guère rencontrés depuis des siècles. Les préliminaires de leur reconnaissance eussent risqué fort de traîner en longueur si le professeur Barbier n'avait été là pour les pousser joyeusement dans les bras les uns des autres.

L'instant d'après, nous dévalions, bannière de Bretagne en tête, vers le Barry's Hôtel où l'alderman Jones, délégué par le maire de Cardiff pour être son porte-parole à un truculent déjeuner de bienvenue, associait et faisait acclamer, dans un toast plein d'élévation et d'humour, les noms de S. M. la reine d'Angleterre et du Président Loubet. En suite de quoi, procédant à ses fonctions de nomenclateur, le Hérald-Bard, le barde héraut, Arlynedd Penygarn, indiquait à chacun de nous les hôtes bénévoles qui s'étaient spontanément offerts à nous recevoir. Ma bonne étoile fit que je n'eus point à me séparer de mon éminent ami Bourgault-Ducoudray: je ne lui sais pas un gré moindre de nous avoir logés de compagnie sous le toit de M. Samuel. Car c'est pourtant à cet intérieur israélite que nous devons d'avoir goûté dans ce qu'elles ont de plus cordial, de plus intime, de plus pénétrant, toutes les douceurs et toutes les prévenances de l'hospitalité galloise. J'aurai toujours présentes à l'esprit les attentions, exquisement discrètes et délicates, dont nous y fûmes l'objet; et elle n'est pas près, non plus, de s'éteindre dans mes yeux, l'admirable vue du parc de Bute, dont la mer de feuillages montait jusqu'à ma fenêtre et me versait chaque soir, après la fatigue des cérémonies officielles, sous les averses de feu d'un ciel torride, le philtre, délicieux à humer, de ses ténèbres végétales, de son silence et de sa fraîcheur.

IV

Il ne saurait entrer dans mon dessein de décrire par le menu les imposantes manifestations de tout genre auxquelles il nous fut donné de participer. S'il faut en croire les Kymris eux-mêmes, jamais l'Eisteddfod n'avait revêtu un caractère aussi grandiose, ni ne s'était déployée avec autant d'éclat.

Dès le soir de notre arrivée, une réception avait lieu au Town-Hall, offerte par la municipalité de Cardiff, sous la présidence de sir Thomas Morel, et comprenant plus de quatre mille invités. Les délégations des divers pays celtiques y défilèrent à tour de rôle, les Bretons marchant les premiers, précédés du biniou national. Seuls, les Écossais manquaient. Ils ne parurent qu'assez tardivement; mais quelle entrée! C'est peut-être une des émotions les plus nobles que j'aie jamais ressenties.

J'étais monté, pour respirer, sur le toit en terrasse de l'hôtel de ville, d'où l'on domine dans toute son étendue, avec ses usines, ses chantiers et ses docks, la formidable cité du charbon. La nuit, merveilleusement étoilée, s'embrasait à l'horizon du flamboiement des hauts fourneaux. Par les vasistas ouverts d'une espèce de kiosque central, servant à ventiler les profondeurs du hall, des bouffées de musiques, des échos de chœurs montaient. Soudain, parmi les groupes qui stationnent de-ci de-là ou se pressent devant les buffets en plein air, il se fait un long remuement, et je vois s'avancer des hommes aux statures superbes, de grands vieillards, majestueux et graves, qu'on dirait échappés tout vifs des poèmes d'Ossian. Ils portent le béret des Highlands, le plaid, retenu à l'épaule par une agrafe de pierres précieuses, la jupe ou tartan, bariolée aux couleurs du clan, et, pendue à la ceinture, la pochette de cuir, le sparren, que garnissent des poils de chèvre. On se croirait à la cour de Fingal.

Mais voici le plus saisissant. Derrière ces patriarches viennent de déboucher six bagpipers, aussi archaïquement accoutrés, qui, sur un signe, se rangent, puis s'ébranlent. Alors retentit un pas de marche à la fois mélancolique et martial, empreint tout ensemble de sauvagerie et de mysticité. Cela s'enfle, s'élargit, s'exaspère, puis frémit en modulations vagues, comme pour s'apaiser, et de nouveau repart… Ce fut une sensation inexprimable. Je connus là d'exaltantes minutes de rêve, comme si j'avais vu se lever autour de moi tout le mystérieux passé de ma race, évoqué par la puissante incantation de ces cornemuses d'Écosse dans la nuit. Ah! nos pauvres binious de Bretagne, en comparaison, quelle misère!…

L'avouerai-je? Je fus très loin d'éprouver rien de semblable, en franchissant, le lendemain, dans les rangs du cortège traditionnel, l'enceinte sacrée du Gorsedd, ni même lorsque l'archidruide Hwfa-Môn (dans la vie ordinaire le Rév. Williams) m'eut attiré à lui, au centre du cercle, sur la pierre couchée qui est censée représenter le nombril du monde, pour me conférer, avec de tonitruants éclats de voix, l'investiture de l'ordre bardique. Il ne laissait cependant pas d'avoir sa beauté, le spectacle de ces druides blancs, de ces bardes bleus et de ces ovates verts, évoluant, comme une théorie de mages antiques, sur les fonds vaporeux de Cathay's Park. C'était évidemment d'un effet plus magistral que n'importe quelle figuration d'opéra. Cela avait toutefois un peu le tort d'y faire penser, et le visage glabre du Rév. Williams, sa mimique parfois trop expressive, n'étaient pas, il faut bien le dire, pour écarter ce rapprochement fâcheux. Quant aux autres personnages, dans quelle mesure ils prenaient au sérieux leurs rôles, c'est ce que je ne me chargerai point de déterminer. Il y a dans l'âme galloise un mélange d'ironie paisible et de sereine gravité dont les proportions m'échappent. Mais la gravité, assurément, domine.