Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu'à passer du champ du Gorsedd dans l'immense baraquement de planches édifié tout à côté, et où se tenaient les séances littéraires et musicales de l'Eisteddfod. Ici plus de vestiges de l'âge de pierre, plus de cromlechs, plus de dolmens, plus de menhirs,—restitution purement décorative d'une préhistoire qui n'eut, comme chacun sait, rien de celtique. Non, pas d'autre mobilier, dans ce «pavillon», qu'une estrade, des chaises et des bancs. Mais sur cette estrade se font entendre les plus admirables chœurs du monde, et sur ces chaises, sur ces bancs, un public de près de vingt mille auditeurs peut trouver place. J'ai tort de dire: peut trouver. En réalité, la salle est toujours comble; la semaine durant, elle ne désemplit pas; tandis qu'un flot se retire, un autre monte. Je parlais tout à l'heure de l'âme galloise. C'est là qu'il faut entrer en contact avec elle, parce que c'est là vraiment qu'elle vibre toute, là qu'elle se révèle en sa plénitude, là enfin que l'on découvre de quelle puissance de recueillement, de quelle intensité d'émotion et d'enthousiasme elle est capable. Il plane dans l'atmosphère un je ne sais quoi de religieux et de grand. Par-dessus le concert des voix, il semble que l'on perçoive une harmonie plus haute et plus profonde, la symphonie des esprits, le merveilleux unisson des consciences. Jamais je n'ai mieux compris la portée de l'adage kymrique: «Notre vieille Galles est une mer de chant»!
A quel point ce peuple est pénétré de l'excellence de sa race, on put le voir, dans la soirée, à ce même pavillon de l'Eisteddfod, quand, ressuscitant un usage cher aux Celtes primitifs, l'archidruide brandit devant l'assemblée les deux moitiés d'un glaive, destinées, l'une à demeurer en Galles, l'autre à être emportée en Bretagne, et les rapprocha fortement pour faire constater à la foule qu'elles s'adaptaient. Ce fut une minute inoubliable.
—A oes heddwch? (Est-ce la paix?) rugit de sa voix léonine l'archidruide.
—Heddwch! (La paix) répond une clameur de tonnerre, jaillie de quinze mille poitrines électrisées.
La salle entière est debout, applaudissant et trépignant. Un des lairds d'Écosse crie:
—Vive la France… la belle France!
Et soudain, les douces syllabes françaises volent de bouche en bouche, dominant l'âpreté des derniers hourrahs. Le plus sceptique en eût été remué jusqu'aux larmes[8].
[8] C'est l'occasion, ou jamais, de rappeler les belles paroles de Renan, recevant l'Association archéologique du pays de Galles à Rosmapamon: «Vous êtes bons Anglais, nous sommes bons Français… Un haut devoir nous incombe aux uns et aux autres. C'est de maintenir en bonne amitié les deux grandes nations entre lesquelles nous sommes partagés, et dont l'action commune, la rivalité, si l'on veut, est si nécessaire au bien de la civilisation. C'est si bête de se haïr! En travaillant à la paix, nous travaillerons véritablement à une œuvre celtique».
V
N'en subsistât-il que ces nobles et touchants souvenirs, notre pèlerinage dans la Celtie d'outre-mer n'aura pas été perdu. Mais il est permis d'en attendre des fruits plus durables et plus généreux. Il se peut que l'Eisteddfod de Cardiff devienne la préface d'une intéressante histoire. Nos congénères d'Irlande ont déjà préparé les matériaux du premier chapitre, qui se doit écrire, en 1901, au Congrès de Dublin. «Histoire vite tournée en roman!» diront d'aucuns. «Rêveries séniles d'une race retombée à l'enfance!» appuieront d'autres. A ceux-ci comme à ceux-là je recommande ces lignes de Renan, par où je veux conclure: «Quand on songe qu'une foule d'individualités nationales qui semblaient effacées se sont relevées tout à coup de nos jours plus vivantes que jamais, on se persuade qu'il est téméraire de poser une loi aux intermittences et au réveil des races, et que la civilisation moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne serait peut-être que leur commun épanouissement».