Je lui fermais la bouche avec des baisers. Les siens avaient une saveur subtile, pénétrante, et qui enivrait… Mais non ! non ! pas de ces souvenirs ! Leur poison m’énerverait. Ouvrons plutôt au vent de la nuit, à l’air vierge, à l’air irrespiré des grandes solitudes atlantiques.


Je viens de passer quelques minutes sur la galerie. La brise est tombée avec le jusant. Le ciel est à la brume. Le feu des Pierres-Noires, tout à l’heure très distinct, se recule et s’efface. La Pointe du Raz elle-même n’est plus qu’une haute silhouette sombre, vers l’orient : elle a son aspect des mauvais jours, le profil indécis et menaçant d’une terre-fantôme. Ainsi nous apparut-elle, lorsque nous y arrivâmes d’Audierne, Adèle et moi, dans une charrette de roulier que nous avions frétée à Quimper pour le transport de nos meubles et de nos personnes.

Ma nomination de gardien-chef au phare de Gorlébella m’était parvenue dans la semaine, à Lantouar, mon troisième poste. C’était un avancement inespéré : je comptais à peine cinq ans de services. Il m’avait causé néanmoins plus de déplaisir que de joie. Adieu la vie parfaite, le repos et le travail en commun, les chères veillées à deux dans la lanterne ! Je ne serais plus sous le toit de ma femme qu’un hôte intermittent. Pour quinze jours de présence, un mois de séparation ! Les deux tiers de l’année à me dessécher loin d’elle, captif des eaux, l’esprit perpétuellement obsédé de son image ! Et elle, la fine et frêle fleur du Trégor, comment supporterait-elle sans dépérir cette transplantation soudaine au dur pays des Capistes ? Comment, surtout, cet isolement dans l’exil ?… Je voulais refuser. Ce fut Adèle qui s’y opposa :

— Partons ! dit-elle délibérément.

Dans le train, elle me confessa qu’elle n’était pas fâchée de connaître d’autres horizons, une autre Bretagne, un autre peuple.

— Je suis la fille de mon père, vois-tu. Par lui, un peu de l’humeur inquiète des marins et de leur goût d’aventures a passé dans mes veines. C’est pourquoi j’ai constamment repoussé les bourgeois de Tréguier qui se disputaient ma main : c’étaient des boutiquiers, des gens établis. Changer de comptoir ? Ma foi, non ! Je n’avais que trop moisi dans notre vieille salle de la rue Colvestre. J’étais comme une giroflée des murs qui cherche l’air ; j’avais soif de mouvement, de nouveauté… Je n’aurais pas non plus épousé un matelot. Les matelots, cela voyage, mais leurs femmes piétinent sur place à les attendre. Si tu n’étais pas entré dans les phares, tu ne m’aurais pas eue.

— Prends garde, répondis-je, ce que l’on va quérir ne vaut pas toujours ce que l’on quitte.

Elle haussa les épaules, me traita de « Léonard », de « planteur de choux », ce qui était sa grande injure, quand, avec la maladresse qui m’était habituelle, je froissais involontairement ses rêves.

Jusqu’à Audierne, la fuite et la diversité des paysages la tinrent en gaieté. Elle s’amusait de la démarche alourdie des Cornouaillaises, de leurs coiffes étranges, comme on n’en voit plus que dans les miniatures des livres anciens, de leur breton aussi, qui lui semblait une autre langue, tant la prononciation locale la déconcertait.