Vers les deux heures du matin, les gens de la noce vinrent, aux sons d’une musette et d’un accordéon, nous reconduire dans la haute ville, et je dus boire encore avec eux, avant de rejoindre Adèle dans sa chambre. Lorsque j’y pénétrai, elle était au miroir, qui défaisait sa coiffure. La cornette ôtée, ses lourds cheveux s’épandirent, l’enveloppèrent toute d’un flot sombre où des clartés frissonnaient çà et là, comme des lueurs d’astres sur un étang nocturne. J’en rassemblai par derrière deux pleines poignées et, y plongeant mes lèvres, mes yeux, tout mon visage, sans que j’eusse su dire si c’était d’amour ou de désespoir, je fondis en sanglots.
Les jours, les ans qui suivirent n’ont pas d’histoire. En me retournant vers ce passé, je vois des pays gais, riches en moissons, des estuaires d’eau profonde entre des collines boisées, des nappes de mer aussi délicatement nuancées que le plumage des mouettes, et les bourgs, des villages, — les jolis villages de là-bas, avec leurs toits d’ardoises claires qui semblent dire au voyageur : « Arrête-toi. Qu’irais-tu chercher plus loin ? Le bonheur est ici ! »
Nous habitâmes tour à tour les postes de Bodic, de Port-Béni, de Lantouar. Tous, des phares terriens, situés sur les hauteurs verdoyantes ou à l’embouchure des rivières salées du Trégor. Il eût été difficile de rêver à notre félicité des nids plus charmants. Nous y vivions, Adèle et moi, côte à côte, jamais séparés. Les nuits même, lorsque j’étais de quart, elle les passait avec moi dans la lanterne. Ces veillées aériennes dans la grande lumière éclatante, lui étaient un prétexte à mille imaginations délicieuses ou folâtres. Élevée, toute petite, sur les genoux des conteuses trégorroises, adonnée plus tard, dans le désœuvrement de ses après-midi solitaires, aux lectures les plus romanesques, elle avait à un degré surprenant l’esprit fécond et la verve ingénieuse de sa race… Sa fantaisie, tout naturellement, créait des merveilles.
Elle disait, par exemple : « Nous sommes des châtelains de l’ancien temps ; c’est fête, ce soir, dans notre donjon. Des seigneurs chamarrés d’or, des dames en robes de brocart montent l’escalier. Des ménestrels aussi vont venir. Écoute ! Ce que tu prends pour le souffle du vent dans les ramures ou le fracas lointain de la mer parmi les galets, c’est le son de leurs violes qu’ils accordent. Ils s’apprêtent à célébrer tes exploits et la beauté de ta noble épouse. Tendons l’oreille, mon doux sire !… » Ou bien elle disait encore : « J’étais une princesse captive. Une magicienne perverse m’avait enchaînée dans cette prison. La tour où je languissais jetait dans la nuit des lueurs si effrayantes que les chevaliers les plus courageux n’en osaient approcher. Mais, un jour que je me peignais sur mon balcon, tu me vis, tu m’aimas, et tu fis le serment de me délivrer, de rompre le mauvais sort qui pesait sur mon destin. Rappelle-toi ! Un ermite te remit une lance dont la pointe avait été trempée dans le sang du Christ. Armé de cette lance, tu éventras les dragons, vomisseurs de feu. Mais, quand tu voulus atteindre jusqu’à moi, les échelles que tu appliquais au mur cassèrent l’une après l’autre. Alors, ayant tressé mes cheveux en deux longues nattes, je les laissai pendre et tu les saisis. Et maintenant nous voici mari et femme, et, pour que tout s’achève comme dans les contes, nous allons avoir beaucoup d’enfants… »
Des enfants !… Cela seul manquait à nos vœux… Il ne nous en est pas né, Dieu merci !
Ces fictions d’Adèle enchantaient mes nuits de garde. Je l’écoutais avec ravissement. Elle m’apparaissait comme un être d’une essence supérieure. Je l’admirais.
— Vous autres, filles du Trégor, lui disais-je, vous avez eu des fées pour aïeules ; elles vous ont légué des secrets magiques. Les femmes de chez nous ne savent que prier les saints et filer de la laine. Toi et tes pareilles, vous êtes des tisseuses de beaux rêves. Tu dois me trouver bien stupide, en comparaison des jeunes hommes de ton pays qui t’ont désirée avant que tu sois devenu mienne. Je suis, en effet, le fils d’une race lourde et grossière, enfermée dans un cercle étroit. Tu aurais tort de me mépriser, toutefois. Nous avons aussi nos qualités, en Léon. Aucune légèreté d’esprit, il est vrai, mais par contre, une constance à toute épreuve. Quand nous nous sommes donnés, nous sommes incapables de nous reprendre. Nous aimons d’un amour fort comme la mort.
Elle ripostait en riant :
— C’est pourtant vrai que tu n’es pas comme tout le monde. On voit bien que tu as été élevé pour la prêtrise, dans une contrée où les jeunes filles se croiraient damnées, si elles chantaient ailleurs qu’à la messe. Tu parles de tout, et même de l’amour, sur un ton prêcheur. Au fond, tu n’es peut-être pas très sûr que le mariage ne soit pas un péché. Avoue que tu me considères presque comme une créature de perdition…