Depuis un an que je ne l’avais revue, elle avait encore embelli. Elle était dans tout l’épanouissement de ses formes, exhalait une odeur de sève chaude, comme les jeunes écorces en travail des printemps. Toute trace d’étiolement avait disparu. Ses yeux avaient tour à tour des lassitudes et des ardeurs étranges. Un sortilège émanait d’elle. Je me souviens que j’en fus parfois troublé jusqu’à en éprouver une sorte d’effroi. Je me remémorais ce dicton de la sagesse léonarde : « Tu reconnaîtras la jeune fille digne d’être épousée à ce qu’elle ne t’inspirera que des pensées chastes. » J’en avais d’autres auprès d’Adèle Lézurec. Ce n’était point là, je m’en rendais compte, l’amour probe et calme, exempt de toute fièvre, qui aurait été mon lot si j’eusse aimé chez nous, au grave pays de Léon. Un mot de ma mère aussi me revenait par moments ; lorsque je lui avais fait part de ma détermination, elle m’avait écrit : « Tu prends femme hors de ta race ; puisses-tu n’avoir pas à t’en repentir !… »

Mais un regard d’Adèle dissipait tous ces nuages.

Les reflets de ses yeux produisaient sur moi un effet de vertige qui m’étourdissait l’âme, comme de fixer longtemps le scintillement du soleil sur la mer. Je ne m’appartenais plus, j’étais sa chose. Je pus, à notre messe de mariage, mesurer à quel point elle me possédait. Vainement, je m’efforçai de prier : je ne savais plus ; j’étais comme ces ivrognes qui recommencent toujours leur chanson au même vers et n’arrivent pas plus à en sortir la trentième fois que la première. Il fallait vraiment que je fusse bien changé ! Autre détail non moins significatif. Mes parents, alléguant l’état de leur santé, avaient envoyé leur consentement sur timbre. Or, ma mère, ma propre mère m’était à cet instant devenue si indifférente que son absence n’attrista point mon bonheur.

Sur le soir, pourtant, je fus saisi d’une douloureuse impression de mélancolie. Adèle, conformément à l’usage trégorrois, avait décidé qu’un bal suivrait le repas de noces et elle avait loué, à cette intention, la salle du Rocher de Cancale, sur le quai, plus spacieuse que le petit café de la rue Colvestre. Quelques jours auparavant, elle avait essayé de m’apprendre les pas les plus simples. Mais j’y apportais une maladresse native qui la fit rire d’abord, puis la découragea.

— Vous dansez comme un ours des foires, me dit-elle, non sans dépit… Ma foi, tant pis ! Vous ferez comme les vieux, vous assisterez aux ébats des autres.

Toute la soirée, effectivement, je demeurai sur ma chaise, regardant passer les couples et Adèle tournoyer aux bras des jeunes hommes. Elle glissait, onduleuse, à demi pâmée ; un frémissement voluptueux gonflait sa gorge, entrouvrait ses lèvres, agitait son corps. Je me rappelai des bayadères que j’avais vues se trémousser, avec des gestes pareils, dans un mauvais lieu, à Singapore. Pour secouer l’obsession de cette image pénible, je sortis.

C’était, dehors, une nuit d’avril, comme à présent, une nuit pâle et tiède, parsemée d’étoiles. Au pied des quais bruissait doucement le clapotis de la mer montante. Une détresse infinie me serra le cœur ; je me sentais seul, loin de tout, détaché de la vie même… A ce moment, une forme s’approcha : je reconnus le douanier qui m’avait donné, l’année précédente, le nom et l’adresse de celle qui était aujourd’hui ma femme.

— Un peu d’air fait du bien, n’est-ce pas ? me dit-il.

— Oui, en vérité, répondis-je.

Et, feignant d’être tout heureux de la rencontre, je l’emmenai prendre un verre au Rocher de Cancale.