Elle avait retrouvé son sourire et la mobile, la déconcertante clarté de ses yeux.

Dans l’après-midi, quoique un peu lasse, elle tint à m’accompagner jusqu’au havre de Beztré. Vous connaissez cette anse, mon ingénieur, la menue crique de sable, sculptée par les eaux dans une faille du promontoire, et où il faut descendre presque à pic comme au creux d’un puits. Le Ravitailleur m’y attendait, prêt à larguer son amarre. Je pris congé d’Adèle sur la côte surplombante de la falaise, et je dévalai seul dans le précipice. A chaque tournant de l’escalier en zigzag, taillé dans le roc vif, je levais la tête pour la contempler encore tout là-haut, découpée sur le fond du ciel et comme dorée par les flammes du couchant. Peu à peu, je la vis diminuer, décroître, et, à mesure, c’était une sorte de nuit qui se faisait en moi. Bientôt son Kénavo même, son adieu de plus en plus affaibli, cessa de retentir à mes oreilles et, à ce moment-là, je me rappelle, il me sembla tout à coup qu’elle se détachait de moi, que je ne comptais plus dans sa vie, qu’entre nous deux un mur venait de surgir, un grand mur d’ombre, pareil aux gigantesques maçonneries primitives de cette terre du Cap, le long desquelles m’emportait le Ravitailleur… Devers Plogoff, les cloches tintaient pour la Vêprée des Morts.


Trois heures plus tard, j’inaugurais ma première veille solitaire, à la place où me voici, dans la lanterne de Gorlébella.

J’avais été jusqu’alors un fonctionnaire attentif, ponctuel, étant fils d’une race façonnée depuis des siècles à l’obéissance et qui a, d’instinct, le culte de la règle, le goût des besognes scrupuleusement accomplies. Toute violation de l’ordre m’est apparue, dès l’enfance, comme une monstruosité. A Gorlébella, ce ne fut plus du zèle que je montrai, mais une ardeur inquiète, fébrile, quasi maniaque. J’eus l’œil partout, la main à tout. Non content de faire mon propre service, je fis encore celui de mon compagnon de garde. Les nuits même où il était de quart et où il pouvait me croire plongé dans le sommeil, je venais à l’improviste m’asseoir à son côté, comme si j’eusse cherché à le prendre en faute, ou bien je me promenais sur la galerie, scrutant l’horizon, comme s’il s’y fût passé des choses mystérieuses, visibles pour moi seul. Ces manières n’étaient pas sans agacer mes deux subalternes. Ils me prêtaient, j’en suis convaincu, des ambitions furieuses, une idée fixe d’avancement.

Une nuit que j’étais resté jusqu’à l’aube accoudé à la balustrade extérieure, malgré le froid, Thomas Chevanton, le mari de l’Ilienne, ne put s’empêcher de me dire d’un ton vexé :

— On jurerait, ma parole, que vous êtes chargé aussi de veiller sur les feux des étoiles.


Ce qui indignait ces hommes me valait votre approbation à vous, mon ingénieur. Et, toutefois, je ne la méritais guère plus que leur ressentiment. J’ai là vos notes si flatteuses : « Serviteur exemplaire… Vigilance infatigable… Le phare assurément le mieux tenu… Rapports circonstanciés, nourris d’observations, témoignant d’une intelligence précise, et rédigés dans une forme peu commune… » Ah ! si vous aviez su le vrai des choses, mon ingénieur !… Vigilant ? Il m’eût été difficile de ne l’être point : la solitude de ma couchette me faisait horreur ! Dès que j’essayais de fermer l’œil, mille souvenirs brûlants me hantaient. J’étais possédé par l’image d’Adèle. Je croyais sentir la tiédeur juvénile de son corps, la soie caressante de ses cheveux. Des visions m’assaillaient, dont j’avais honte. Pour les fuir, je m’en allais à travers le phare. Je trouvais, dans ces rondes nocturnes, un dérivatif à ma fièvre, et les longues stations à l’air glacé du dehors apaisaient mes nerfs affolés. Le jour, c’étaient des langueurs étranges, un accablement infini. Je demeurais immobile, des heures et des heures, à regarder, dans la direction de la Pointe du Van, si je ne verrais pas se profiler, sur la ligne des falaises, la silhouette exiguë, à peine perceptible, de celle qui m’était tout. Lorsqu’elle ne se montrait pas, j’étais pris comme d’une soif de mourir. Mais, aussi vite, cette perspective d’une mort possible, loin d’elle, m’emplissait d’une épouvante qui m’arrachait à ma torpeur. Mon cœur se remettait à battre avec violence : des énergies inconnues me soulevaient hors de moi-même.

— Il faut vivre, me disais-je, il faut durer à tout le moins jusqu’au retour du Ravitailleur.