Et je me ruais au travail. Je démontais, je remontais les rouages de la machine, je vernissais les boiseries, j’astiquais les cuivres ; j’aurais poli, je crois, les pierres même de la muraille. Ce n’était pas de la conscience, mais de la rage. Il ne me suffisait pas de suivre de point en point toutes les prescriptions du règlement ; je m’absorbais, de propos délibéré, en des minuties, en des vétilles ; ou bien je m’imposais des besognes stupides, comme d’apprendre par cœur la Notice relative au service météorologique des phares.

Vous avez loué mes rapports. Ils étaient ma principale distraction : je m’y appliquais avec une lenteur méthodique, comme jadis, au petit séminaire de Saint-Pol, à mes thèmes, à mes versions d’écolier. J’en faisais des « devoirs de style », soigneusement calligraphiés. Qu’est-ce que je n’y mentionnais pas ! Vingt fois le jour, j’interrogeais le baromètre, le thermomètre, le pluviomètre. Une saute de vent, le passage d’un navire, l’apparition d’un vol d’oiseaux migrateurs, la moindre variation dans l’éclat du feu, une tache de buée sur les vitres, tout me devenait matière à développements. Au besoin, j’aurais compté les astres ou dénombré les flots. Il n’y avait pas pour moi de détail insignifiant. Le gardien idéal, certes, je l’ai été… Je l’ai été pour me masquer à moi-même le vide obsédant d’une existence d’où était exclu le seul être qui la pût remplir.

Soyons juste : ma rigide probité native, si elle ne fut pour presque rien dans ma façon d’entendre mes fonctions et de les pratiquer, me préserva du moins de certaines tentations auxquelles il m’eût été aussi facile qu’agréable de me laisser glisser. Adèle, durant mes premiers séjours à terre, me demandait souvent :

— Puisque d’être privé de moi te fait tant souffrir, pourquoi ne veux-tu pas que j’aille te rejoindre, de temps à autre ? Personne ne le saurait, hormis l’homme qui serait de garde avec toi, et de celui-là qu’aurions-nous à craindre ? Ce n’est pas lui, j’imagine, qui s’aviserait de dénoncer son chef. Par mesure de prudence, je m’embarquerais à Audierne, un samedi soir, sur un des bateaux qui y viennent de l’île pour le marché. Je m’arrangerais avec le patron pour qu’il me reprenne à son prochain voyage. Ils font d’ordinaire jusqu’à trois et quatre traversées par semaine, à ce que m’a dit la femme Chevanton… Pense donc, tu m’aurais à toi, quand tu t’y attendrais le moins !… Moi, cela me ravirait, cette escapade ! Ce serait une aventure d’amour, comme dans les romans. J’arriverais à nuit close, toute trempée par l’embrun du Raz, et je heurterais à la poterne de la tour, en criant : « Ouvre ! C’est moi, Goulven ! » Tu me recevrais dans tes bras et, vite, tu m’emporterais pour me sécher, là-haut, dans la chambre ardente. Et après… après, je t’aimerais à la barbe de l’administration, passionnément, non sans frissonner un peu, à cause de la grande rumeur des vagues dans les ténèbres. Endormie, j’aurais des rêves singuliers, comme d’habiter les eaux profondes et d’être l’épouse immortelle de quelque génie sous-marin, de quelque Morgan, maître de la mer… Je t’en prie, Goulven ! C’est la chose du monde la plus simple, et ce serait si délicieux !

Elle parlait ainsi, de sa voix de sirène, avec des insinuations qui me troublaient jusqu’aux moelles. Je n’avais la force que de lui répondre :

— Tais-toi, au nom de Dieu, tais-toi !

Par peur de céder, je faisais celui qui ne veut pas entendre. Et à cela, oui, mon ingénieur, j’ai vraiment eu quelque mérite. Il y a quatre jours, Adèle Lézurec n’avait pas encore mis le pied sur la roche de Gorlébella. Si elle s’y trouve à cette heure, ce n’est, vous pouvez m’en croire, ni pour son plaisir, ni pour le mien.

IV

24 avril.

Nettoyé par la tempête, le ciel est d’une profondeur sans limites, et la nuit d’une transparence quasi surnaturelle. Il semble que, derrière l’atmosphère normale, se révèlent des éthers inconnus, de vagues paradis, superposés en voûtes et perdus à des distances vertigineuses. Les courants du Raz, apaisés, roulent avec une silencieuse majesté de fleuves. Une brise légère évente les eaux endormies. Leur respiration s’entend à peine. Les récifs même de la Chaussée de Sein n’exhalent plus qu’en sourdine leurs abois de sphinx hurleurs.