Il se dégage des champs d’ondes, au pied du phare, une odeur discrète, pénétrante, cette fine odeur de violette qui étonne les terriens quand ils traversent les marais salants. Car la mer aussi a ses printemps qui embaument. Jamais leur influence ne m’avait autant ému que ce soir. Je me sens faible et lâche. Si je m’écoutais, j’en finirais tout de suite. Je vois se balancer sous mes yeux des creux de houles calmes où il serait doux de s’étendre, comme font, dans les douves des prairies léonardes, les faucheurs d’herbes, leur journée close. Mais non, les temps ne sont pas encore venus : ma journée à moi n’est point close, et c’est le plus pénible de ma tâche qu’il me reste à remplir.


Je vous ai dit, mon ingénieur, sous l’oppression de quelles angoisses, de quels cauchemars, se traînait ma vie à Gorlébella. Chez un autre, à la longue, l’habitude aurait émoussé la souffrance. Mais j’ai toujours été l’homme d’un sentiment unique. Le mal de l’absence, loin de décroître, me rongeait l’âme chaque fois plus avant, à la manière d’un cancer. Les retours auprès d’Adèle ne me procuraient point la guérison — ni même la trêve — que j’en espérais. Je ne l’avais pas plus tôt retrouvée que la pensée qu’il faudrait la quitter encore passait sur ma joie comme l’ombre d’un nuage de grêle sur une moisson d’épis mûrissants. Et, de même qu’au phare je supputais mes semaines, mes siècles d’isolement, de même, dans notre logis de la Pointe, je me gâtais, à les compter une à une, les brèves minutes de notre bonheur.

J’essayais de dissimuler à ma femme les mouvements qui m’agitaient et de feindre devant elle la gaieté que je n’avais pas. Mais je n’ai jamais été très habile à ces sortes de déguisements. Il m’arrivait à tout instant de m’oublier en des attitudes de prostration auxquelles il n’était guère possible qu’Adèle se méprît.

— Qu’as-tu, me disait-elle, à me regarder avec ces yeux tristes ? Tu as l’air morne des béliers noirs de ton pays, quand on les mène au boucher.

Je me secouais, je me forçais à rire. Elle, dépitée, continuait :

— Ton rire sonne faux, mon pauvre Goulven !… Je ne t’ai jamais connu bien folâtre ; ce n’est pas dans ta nature, à ce qu’il paraît. Mais, en vérité, depuis que nous sommes exilés en cette contrée de malédiction, tu deviens comme un enterrement. Est-ce là ta façon de me récréer ? Ce n’est donc pas assez, crois-tu, de la tristesse de cette caserne, de ces landes stériles, de ce ciel venteux ? Il faut encore que tu y ajoutes la tienne !…

Et, avec une insistance presque amère :

— Un mois à me dessécher d’ennui, pas un être avec qui causer à cœur ouvert, voilà mon lot, quand tu es au phare. Tu reviens : c’est pour m’achever avec tes mines de résignation, ta figure de pénitence. Qui me distraira, si tu ne le fais point ? Invente quelque chose, parle !… A moins qu’il ne soit vrai, comme on raconte, que les hommes des phares, à force de vivre en tête à tête, finissent par désapprendre la parole.

Ces reproches augmentaient encore mon embarras et ma gaucherie. J’aurais voulu lui crier :