— Épargne-moi ! C’est parce que je t’aime trop, c’est parce que ton amour est en moi comme une flamme insatiable et que cette flamme a tout dévoré !…
Mais, au lieu de sons humains, il ne fût sorti de ma poitrine que des sanglots.
D’autres fois, au contraire, le sentiment — dont j’étais torturé sans cesse — de la rapidité des jours heureux, exaspéré peut-être par les longues continences du large, allumait dans mon sang la fougue barbare de mes ancêtres, les antiques écumeurs de plages. J’étreignais Adèle avec une violence qui la terrifiait, la faisait se sauver de moi, toute meurtrie, comme si j’eusse été quelque ravisseur. L’accès passé, j’étais le premier à en rougir. Je m’humiliais, je demandais pardon. Adèle, d’une voix tremblante de peur et de courroux, murmurait :
— C’est bien ce qu’on m’avait dit !… Pas de milieu chez ces Léonards !… Tantôt des moutons et tantôt des brutes !
Après, j’étais des heures sans oser l’approcher. Je me suis même vu me lever, la nuit, tandis qu’elle reposait, et m’en aller courir au dehors, par les sentiers de ténèbres, sous la rafale, — cela pour lui marquer mon repentir et la laisser revenir à moi, spontanément. Elle ne m’en savait, du reste, aucun gré. De mois en mois, je crus m’apercevoir qu’elle s’écartait, se retirait davantage, devenait plus absente, plus lointaine. Plus elle m’échappait, plus je me cramponnais à elle. Mais, il s’était décidément mis entre nos âmes, le grand mur d’ombre, aussi résistant que les falaises du Cap, et les efforts que je tentais pour le démolir n’aboutissaient qu’à le consolider. N’importe ! Je ne me décourageais pas.
— Adèle est aigrie, me disais-je : le changement d’habitudes a été trop brusque et trop profond. Dès le premier soir, ce pays lui est apparu comme une terre hostile. Elle est ici comme une fleur de jardin livrée à toute l’âpreté des vents atlantiques, et qui regrette les tièdes abris des moûtiers trégorrois. Comment pourrait-elle n’en pas souffrir ?… Là-bas, elle était entourée, choyée. Tout, autour d’elle, respirait une douceur paisible. Les choses revêtaient les aspects les plus variés ; les gens étaient d’un commerce aimable. Ici, personne avec qui s’entretenir. Quel secours attendre de ces femmes de la Pointe, uniquement occupées à garder des vaches, à pétrir des bouses nauséabondes ou à gratter des champs pierreux ? Et quoi d’étonnant si la solitude lui est aussi mauvaise qu’à moi-même ?… »
J’avais espéré, dans les débuts, qu’elle aurait en la femme Chevanton, sinon une amie du moins une compagne. Mais celle-ci, outre qu’elle avait à décrotter toute une nichée de marmaille, ne montra, dès l’abord, qu’un empressement médiocre à répondre aux avances d’Adèle. C’était — je l’ai dit — une Ilienne. Elle attirait peu. Sous sa cape noire, elle avait le front étroit, et comme barré de fanatisme, de la plupart de ses compatriotes. Le temps que lui laissaient libre son ménage et la culture de quelques arpents d’oignons ou de patates, elle le consacrait à réciter son chapelet. Pour rien au monde, elle n’eût manqué une messe ; mais, les lendemains de tourmentes, elle errait, la nuit, le long des grèves, en quête d’épaves qu’elle vendait à un marchand de Plogoff, et, l’argent que lui rapportait ce trafic clandestin, elle le dépensait, le dimanche, avec des commères, à boire des micamos, des tasses de café noir qu’on noyait d’eau-de-vie.
Elle affectait vis-à-vis d’Adèle, qu’elle nommait la « cheffesse », une sorte d’obséquiosité sournoise, lui faisant, quand elle la rencontrait, des révérences pleines de componction, à la manière des nonnes, mais détournant obstinément la tête pour passer devant le corps de logis que nous habitions, et, si ma femme venait à l’interpeller, rompant tout de suite l’entretien ou n’y répondant que par des monosyllabes.
Au fond, avec le tempérament exclusif et inhospitalier des gens de son île, elle considérait Adèle comme une intruse. C’était assez pour qu’elle la détestât… Mais de plus, je pense, elle la jalousait, parce qu’elle était jolie, fraîche, distinguée, parce qu’elle avait un air de dame, des mains blanches, et que, même sur semaine elle s’habillait de vêtements coquets. Peut-être aussi la méprisait-elle un peu, tout en la jalousant. Robuste fille de Sein, façonnée dès l’enfance aux dures besognes de la terre, elle devait avoir en mince estime la Trégorroise nonchalante qui recourait à une mercenaire, ne fût-ce que pour laver son linge, et ne faisait œuvre de ses dix doigts que de feuilleter des livres ou de broder. Broder ! La ménagère d’un gardien de phare ! Et, quant aux livres, comment pouvait-on se permettre d’en lire d’autres que le livre de messe, à moins d’être une créature vicieuse, une femme de péché !… Ainsi raisonnait l’Ilienne : et elle ne raisonnait déjà pas si mal. L’événement l’a prouvé.