— Je renonce à l’apprivoiser, m’avait, un jour, déclaré Adèle… J’ai essayé de la prendre par ses enfants : ils sont encore plus ombrageux que la mère. Lorsque je leur tends des sucreries, ils se sauvent à toutes jambes, ni plus ni moins que si j’étais la peste.
Et, avec un haussement d’épaules, elle avait ajouté :
— Après tout, pour ce que j’y perds !…
Il ne fut plus question entre nous de cette femme. Elle était, du reste, aussi peu gênante que possible, ne faisait pas plus de bruit, ne tenait pas plus de place qu’un fantôme… Comment nous fussions-nous doutés qu’avec son air de n’être nulle part elle était partout et rôdait furtivement autour de notre vie, les yeux aux aguets sous sa cape de bure sombre, comme la figure, muette et voilée de noir, de la Fatalité ?
Cependant, l’impuissance où j’étais de distraire Adèle me navrait le cœur. Tout d’abord, nous risquâmes bien quelques promenades aux environs de la Pointe. Mais la saison n’y était guère propice. Le plus souvent, les averses, les torrentielles et cinglantes ondées du Raz, nous forçaient à rebrousser chemin ou à chercher un abri, qu’on ne nous accordait pas toujours de bonne grâce, dans les chaumières enfumées et sordides des pêcheurs de la région. Au bout d’une demi-douzaine d’expériences de ce genre, ma femme en eut assez. Même par temps de soleil, ce fut vainement que je tâchai de l’entraîner au dehors.
— Pour voir quoi ? soupirait-elle… Des ajoncs et des pierres, des pierres et des ajoncs ?… J’en ai autant à contempler de ma fenêtre. A quoi bon me déranger ?
J’imaginai alors des excursions plus lointaines, vers Audierne, vers Pont-Croix et, tout au Nord, jusqu’à Douarnenez.
Nous partions de grand matin, dans un char-à-bancs de louage. A mesure que les cimes du Cap s’effaçaient derrière nous, dans la brume occidentale, et qu’à la clarté du jour levant se déroulait une nature plus riche, plus heureuse, sur le visage d’Adèle aussi une lumière montait, la jolie lumière rose de son sang jeune, soudain ravivé. Elle souriait aux arbres, aux maisons, aux passants. Et des chansons s’envolaient de ses lèvres, des refrains de sônes trégorroises sautillants et vifs comme des trilles de rouges-gorges ou de pinsons. On descendait à l’auberge la plus avenante et l’on y mangeait à table d’hôte, parmi des marchands forains, des clercs de notaire, des commis des contributions indirectes. Adèle jouissait d’être regardée, ayant sorti pour la circonstance des toilettes que, là-bas, à la Pointe elle n’avait aucun plaisir à porter. Puis, on flânait le long des rues, on s’arrêtait aux boutiques, on visitait l’église, le cimetière, et c’était un délice, jusqu’au soir. J’avais l’illusion d’avoir ressaisi, d’avoir reconquis ma femme. Que n’eussé-je pas donné pour que toutes les journées s’écoulassent de la sorte !… Mais, hélas ! j’avais à compter avec mon maigre budget de gardien de phare… Et d’ailleurs, à ces voyages si gais succédaient des retours si tristes !
— Allons ! en route, les damnés de l’Enfer du Raz, disait Adèle en se hissant à mes côtés, dans la voiture.