Rentré à la caserne, une demi-heure, une heure après elle, à cause de la carriole et du cheval qu’il fallait ramener chez leur propriétaire, je la surprenais à genoux devant le tiroir entrouvert de la commode où elle venait de serrer son tablier de moire et son châle-tapis ; et si j’attirais à l’improviste contre mon sein sa tête décoiffée, mes lèvres, sous l’emmêlement des cheveux, ne pressaient qu’une bouche sans baisers et des yeux embrumés de larmes.
Je ne me sentais pas le cœur de lui en vouloir. Aussi bien, dans ma pensée, la coupable, ce n’était pas elle, mais cette maudite contrée du Raz et l’existence qui nous y était faite. Je ne rêvais plus que d’un changement de poste.
Peut-être avez-vous gardé mémoire, mon ingénieur, d’une lettre que je vous adressai par voie hiérarchique, à la date du 7 février 1875. C’était pendant la durée d’un de mes congés. J’avais poussé, dans l’après-midi, jusqu’au bourg de Plogoff, pour des emplettes. Comme je passais, en revenant, devant la porte du brigadier des douanes, celui-ci me héla :
— Je vais dans vos parages, monsieur Dénès.
Chemin faisant, il m’apprit que son beau-frère, Joachim Méléart, maître de phare à Kermorvan, demandait sa mise à la retraite. J’eus un éblouissement subit, comme si, jaillissant des ombres du soir, la projection d’une flamme électrique eût rayé le ciel. Le brigadier continua de parler, mais je ne l’écoutais plus. Je le quittai même, je crois, assez impoliment, pour m’engager dans un sentier de traverse, tant j’avais hâte d’être auprès de ma femme et de lui annoncer la nouvelle.
Kermorvan, si j’obtenais la place, c’était la douce vie ancienne retrouvée, notre vie de Bodic, de Port-Béni, de Lantouar, la vie à terre, la vie en commun ! Plus de séparation, plus d’exils au large. C’en serait fini de mes longs martyres de Gorlébella.
— Et toi, mon Adèle, ma fleur unique, tu ne sécheras plus d’isolement et d’ennui !…
Le timide, le taciturne Léonard avait disparu ; je m’exaltais. Elle m’interrompit :
— Et où est-ce ça, Kermorvan ?
Je lui peignis de mon mieux cette côte d’entre Océan et Manche ; la tiédeur du rivage, que touche un courant venu des Tropiques ; la baie des Sablons, d’une étincelante blancheur, pareille à un merveilleux parvis de marbre ; le phare, sur sa presqu’île de granit bleu veiné de porphyre, et, dans le fond de la passe qu’il éclaire, le Conquet, la perle des ports bretons, véritable ruche marine, toute bourdonnante, en effet, comme une conque, avec ses quais étagés en terrasses, les quatre cents voiles de sa flottille de pêche, ses maisons quasi seigneuriales, bâties aux âges opulents de la flibuste, sa population, enfin, bruyante et bigarrée, mélange de tous les types et de tous les sangs de la Bretagne.