De ma mère aussi, cette médaille d’argent, à l’effigie de Notre-Dame de Lochrist. Les cheveux dont fut tressée cette bague, pâles et soyeux comme du lin cardé, je les reçus en commémoration de la prise de voile de ma sœur Anne-Marie, religieuse au couvent des Augustines de Carhaix… Mon livret, mes papiers de matelot, maintenant ; mon brevet de quartier-maître ; ma nomination de gardien de phare. Enfin, les lettres.
Il y en a onze en tout : trois sont de mes parents, huit sont signées d’Adèle. Celles-ci portent, la plupart, le timbre des Messageries du Levant. De leurs enveloppes fanées se dégage encore le parfum de nos fiançailles… Deux, d’une encre qui n’a pas eu le temps de jaunir, sont adressées à « Monsieur Goulven Dénès, en Plogoff ». Dans l’une, ma femme m’annonçait son heureuse arrivée à Tréguier, son réveil dans sa chambre de jeune fille et la joie enfantine qu’elle avait eue, en s’habillant à sa fenêtre, à entendre claquer dans la rue les socques des Sœurs du Tiers-Ordre se rendant aux messes d’aube, et les martinets chers à saint Yves piailler dans les meurtrières de la Tour d’Hastings, au-dessus de la cathédrale.
Dans l’autre, la plus récente, elle me prévenait que les noces prochaines d’une sienne cousine l’obligeraient sans doute à retarder d’une semaine son retour. Au bas de cette lettre, mon ingénieur, se lisaient les lignes suivantes, que je vous demande la permission de transcrire :
« Suis-je assez tête folle ! J’allais oublier une démarche dont on m’a chargée auprès de toi. Il s’agit du frère de mon futur cousin par alliance, un garçon très bien, paraît-il, que je dois avoir pour cavalier. Son congé fini dans l’infanterie de marine, il a fait comme toi, s’est présenté à l’examen des phares. Il vient d’être nommé gardien de troisième classe au cap Fréhel. Mais cela ne lui dit pas, de s’en aller en pays gallot. Puis il préférerait un poste en mer : il prétend qu’on avance plus vite. Gorlébella, d’après ce qu’il m’a fait savoir, lui plairait beaucoup. N’y aurait-il pas moyen qu’il permute avec un de tes hommes ? Chevanton, c’est sûr, ne voudra pas : sa diablesse d’Ilienne se noierait dans le Raz plutôt que de consentir à perdre de vue son île… Mais Hamon, le célibataire, voudra peut-être, lui qui n’est jamais bien que là où il n’est pas. Tâche de le décider. Ma cousine, qui t’envoie ses amitiés, t’en sera reconnaissante ; et moi-même, je t’avoue, je ne serais pas fâchée que tu aies un compagnon d’esprit ouvert et d’humeur agréable comme est, de l’avis public, le jeune homme dont je te parle. T’ai-je dit qu’il a nom Hervé Louarn, des Louarn de Kerglaz, proche notre ancienne résidence de Bodic ? »
Cela était griffonné d’une plume hâtive et comme négligemment jeté en post-scriptum. Précaution d’ailleurs bien superflue. J’avais en ma femme une confiance aveugle. Je l’aimais d’un amour si fort et si compact que la dent du soupçon se fût brisée à vouloir y mordre.
Je me sentis seulement un peu triste à l’idée qu’il me faudrait vivre à terre huit jours sans elle. Car je quittais Gorlébella par le bateau qui m’avait apporté sa lettre ; et c’est Hamon, précisément, qui se trouvait être mon remplaçant. Je l’entretins tout de suite, tandis que le Ravitailleur débarquait les provisions, de l’offre de permutation qui lui était faite. Docile aux recommandations d’Adèle, j’insistai pour qu’il acceptât et lui présentai sous les couleurs les plus riantes la situation qui l’attendait au cap Fréhel. C’était un esprit inquiet, destiné à être partout malheureux, mais toujours avide de changer de misère. Il me demanda quarante-huit heures pour réfléchir.
— Après-demain, sur le coup de midi, je vous donnerai ma réponse, me dit-il.
Nous convînmes qu’il arborerait au mât du phare la flamme rouge, signal du beau fixe, si c’était oui ; le drapeau noir, présage de tempête, si c’était non.
Deux jours plus tard, l’angélus de midi sonnant à Plogoff, je vis, de la roche où je me tenais en observation, tout à l’extrémité de la Pointe, la flamme rouge s’éployer au-dessus de Gorlébella.
— Allons ! pensai-je, Adèle sera contente.