Je lui écrivis le soir même, de façon à ce qu’elle eût ma lettre avant la noce. « Voici, lui disais-je, de quoi donner du cœur et des jambes à ton cavalier. Mais, quand tu auras assez dansé, reviens-moi vite. »


Elle m’arriva plus tôt que je ne l’espérais, la semaine n’étant pas encore écoulée… On était sur la fin de mars. Un soleil plus tiède chauffait nos vitres et les marches de notre seuil ; les violiers qui formaient touffes de chaque côté de la porte s’apprêtaient à fleurir. J’avais entrepris de refaire la toilette de notre maison, afin qu’Adèle la trouvât toute neuve, toute reluisante à son retour. De l’aube à la nuit pleine, je peignais, je vernissais, je frottais. Déjà la blancheur des boiseries, rehaussée de filets verts, avait eu le temps de sécher. Ce qui me ravissait surtout, c’était d’avoir pu rendre à nos meubles leur premier éclat, cette fraîcheur, cette pureté si engageantes des choses qui n’ont pas servi. Il ne me restait plus qu’à fourbir le plancher, et c’est à quoi je m’étais attelé, ce vendredi-là, dès le matin.

Comme autrefois, quand j’étais de corvée pour le lavage du pont, sur le Jemmapes ou la Melpomène, je m’étais mis à nu, ne gardant pour tout vêtement qu’un caleçon de toile bise, noué aux reins d’une ficelle. Ces grandes lessives en tenue de nègres, comme nous disions, étaient parmi nos meilleurs souvenirs du bord. Voici qu’il me semblait entendre, du fond de ma jeunesse, les rires, les lazzi de mes camarades, et cette évocation, jointe à la douceur de songer que l’absence d’Adèle allait prendre fin, m’emplit l’âme d’une telle allégresse juvénile que, tout en faisant mousser le savon sous le crin de ma brosse, moi, le moins mélodieux des hommes, je m’oubliai jusqu’à chanter. Il n’était guère varié, mon répertoire. Vieux chants de matelots, improvisés sur le tillac ou dans les hautes vergues, et qui se lèguent d’un équipage à l’autre, depuis des siècles. J’en avais retenu, de-ci, de-là, des couplets épars qui, maintenant, me remontaient aux lèvres, comme renvoyés par les échos de toutes les mers où mes navigations anciennes avaient passé.

Je les fredonnais comme ils me venaient, vaille que vaille, et cela n’avait aucun sens, hormis que le soleil était clair, qu’Adèle pourrait se mirer dans sa demeure, et que l’attente du bonheur est aussi capiteuse que le bonheur même.

J’avais entonné, il me souvient, la ritournelle malouine :

C’est les filles de Cancale

Qui ont fait un armement,

Qui ont fait un armement…

Les bass’ voiles en dentelles,