Le lendemain, je ne me réveillai, contre mon ordinaire, qu’assez tard. Il faisait plein jour, et les premiers rayons du soleil frappaient au loin la mer.

Grande fut ma surprise d’entendre qu’on causait avec animation dans la cour de la caserne où régnait, la plupart du temps, un silence de cimetière, notre voisine n’étant presque jamais là, et ses enfants eux-mêmes s’envolant dès l’aube, comme une couvée d’oisillons, les uns pour se rendre à l’école, les autres pour grappiller dans les campagnes d’alentour. Je soulevai les rideaux de la fenêtre, et ce que je vis me sembla tellement insolite que je refusai d’abord d’en croire mes yeux. La femme Chevanton, oui, la sombre, la sournoise Ilienne en personne, conversait le plus aimablement du monde avec Louarn, assise près de lui, les jambes pendantes, sur le muret qui borde le jardin ; et elle avait tout l’air de faire pour lui des grâces, ma parole, les joues empourprées sous le hâle, les paupières baissées et frémissantes, comme d’une femme en trouble d’amour.

Mais le plus prodigieux, c’est que ce diable d’homme avait séduit jusqu’à la bande des marmots farouches, et qu’ils se tenaient accroupis pêle-mêle à ses pieds, en des attitudes contemplatives et béates de hiboux apprivoisés. Je hélai Adèle, pour qu’elle fût témoin de ce miracle. Elle sauta du lit, tout ensommeillée, et accourut en chemise.

— Quoi ?… Qu’est-ce que c’est ?…

— Regarde, lui dis-je… Ce Louarn est un sorcier. Ce que tu n’as pu en six mois, il l’accomplit en quelques instants. Il n’a qu’à paraître, tout lui cède.

Elle écarta de la main les mèches de ses cheveux éparses sur son visage et, après avoir examiné le groupe :

— A ta place, fit-elle, au lieu de trouver cela plaisant, j’en aurais de l’inquiétude.

Je m’attendais si peu à une réflexion de ce genre, que je répétai machinalement, après elle, comme un écho :

— De l’inquiétude !…