Elle poursuivit avec feu :
— Faut-il tout de même que tu sois naïf, mon pauvre Goulven !… Non ! tu te figures sérieusement que cette sauvagesse a été ensorcelée comme cela, du premier coup par les attraits irrésistibles du nouveau gardien ?… Mais, malheureux, tu ne vois donc pas que c’est elle, au contraire, qui, avec ses petites mines confites et ses manières cauteleuses, cherche à s’insinuer dans sa confiance, pour, ensuite, le détacher de nous et l’accaparer ?… Hamon fut pareillement en butte à ses entreprises, dans le début. Je le tiens de sa bouche. Quand il est venu me dire adieu, son dernier mot a été : « Gardez-vous de cette femme comme de la mort ! » Il n’était pas d’horreurs qu’elle ne lui débitât sur notre compte. Elle déteste en toi le chef de son mari, et moi, elle me hait d’une haine aveugle, d’une haine inexpiable. C’est elle qui est cause si les gens de la Pointe me regardent en dessous d’un air stupide, moitié hostile, moitié craintif, et si les ménagères de Plogoff, lorsque j’assiste à la messe, font autour de ma chaise ce vide insultant. Si tu savais les ignominies qu’elle raconte sur moi !… A l’entendre, je suis une pécheresse diabolique, un démon de luxure, une « seconde Ahès » ! Demande plutôt à notre lavandière à qui l’on rapporte tous ces propos et qui, dans le principe, éprouvait elle-même une sorte de honte mêlée d’effroi à toucher mon linge. Est-ce assez odieux et assez bête !… J’avais évité de t’en parler jusqu’à ce jour. A quoi bon t’ennuyer de ces histoires ? Et cela m’est si indifférent, après tout, le mal que des Capistes peuvent penser de moi… Ce que je ne veux pas, en revanche, ce que je ne veux à aucun prix, entends-tu, c’est qu’elle nous desserve auprès de Louarn comme elle nous a desservis auprès des autres. Et elle s’y attachera, tu sais, avec d’autant plus de férocité qu’il est mon compatriote et, comme tu dis, mon protégé. C’est un serpent que cette femme. Elle a toutes les astuces et, sous son air cafard, toutes les audaces. Si tu la laisses faire, en quelques semaines, elle t’aura retourné ton gardien… Je le connais, c’est un Trégorrois, le meilleur, mais le plus faible des hommes. Il n’est pas de taille à jouter contre l’Ilienne. Et le vois-tu d’ici colportant chez moi, dans mon pays, dans ma parenté, toutes les sottises, toutes les vilenies, toutes les abominations qu’on lui aura fait accroire ? Ce sera du propre !
Elle était à bout de voix ; sous la toile fine de sa chemise, sa gorge haletait. Je saisis ses bras nus, qu’elle avait noués sur ses yeux gonflés par les larmes, et je murmurai du ton le plus soumis, le plus humble :
— Adèle, mon enfant, tu sais bien que je suis prêt à faire tout ce que tu jugeras bon… Donne-moi seulement un conseil, une idée… Tu as l’esprit vif, toi. Conçois-tu quelque moyen d’empêcher ce que tu redoutes ?
— Il n’y en a qu’un, répondit-elle, et qui te coûtera probablement, mais pas plus qu’à moi-même.
— Lequel ?
— D’offrir à Louarn de prendre pension chez nous, les jours qu’il sera de permission à terre… Et, tu sais, ne tarde pas trop. Sans quoi l’Ilienne l’aura bientôt chambré.
Malgré moi, j’avais froncé les sourcils. Admettre ainsi un tiers dans notre intimité, dresser à notre chère petite table d’amoureux le couvert d’un « pensionnaire », d’un intrus, il y avait là quelque chose qui blessait en moi mes sentiments profonds. Notre logis m’était toujours apparu comme une sorte de sanctuaire domestique que la présence d’Adèle ennoblissait d’un prestige sacré. Chaque fois que j’y pénétrais, au retour de mes exils en mer, j’étais tenté de faire des génuflexions sur le seuil, comme jadis, lorsque, enfant de chœur, j’accompagnais le prêtre à l’autel. Et voici qu’Adèle elle-même me demandait d’en ouvrir les portes toutes grandes à un profane ! Oui, vraiment, cela me répugnait… Je laissai retomber ses mains.
— Quoi ! fit-elle, tu refuses ?
Elle s’était reculée jusqu’au lit, si pâle que je la crus près de défaillir. Le regard d’étonnement douloureux qu’elle fixait sur moi acheva de me bouleverser. Je me précipitai vers elle, juste à temps pour empêcher qu’elle ne s’affaissât sur le parquet. Ses prunelles roulaient, éperdues. Je la couchai sur mes bras et couvris son épaule de baisers. Elle murmurait, d’une voix accablée, d’une voix éteinte :