— Tu ne m’aimes pas !… Tu ne sais pas m’aimer !…
Un quart d’heure plus tard, mon ingénieur, j’invitais Hervé Louarn à déjeuner avec nous et, le soir du même jour, il fut entendu d’un commun accord qu’Adèle le nourrirait, durant ses périodes de congé, moyennant une somme fixe de trente-cinq francs tous les trois mois. Comme, en attendant qu’il pût rejoindre son poste, il avait obtenu d’être remplacé par un intérimaire, nous passâmes ensemble la fin de cette quinzaine, et je dois à la vérité de convenir que ce sont peut-être les seuls instants de ma vie où, sans aucun retour triste sur les autres ni sur moi-même, je me sois pleinement oublié à être gai. Je ne me reconnaissais plus. C’était comme si, au contact de mon nouveau compagnon, quelque chose de sa légèreté charmante et de sa libre insouciance se fût communiqué à mes esprits. Louarn était de ces natures heureuses dont l’influence agit sur vous à la façon d’un philtre. On est pris, avant même qu’on ait songé à se défendre. Et l’on cesse, dès lors, de s’appartenir. On ne voit plus que par leurs yeux, on ne pense plus qu’avec leur cerveau.
J’essayai d’abord, néanmoins, de lutter contre cette espèce d’envoûtement, et, par exemple, au cours des premiers repas, je fis exprès de ne parler avec notre commensal que des questions du service, en ayant soin d’y mettre une petite nuance condescendante de chef hiérarchique à subordonné. Sa déférence, l’intérêt très réel qu’il portait au métier, la promptitude avec laquelle il saisissait les explications les plus délicates, et la haute idée qu’il me donnait ainsi de mes talents d’instructeur me désarmèrent. Je ne résistai plus à la sympathie irraisonnée qui m’entraînait vers cet homme. Je me livrai à lui comme je m’étais livré à Adèle. Ce fut, dans un autre domaine de sentiments, le même abandon complet, la même abdication de tout moi.
Je vous ai dit, mon ingénieur, en quelle solitude d’âme je m’étais renfermé jusqu’alors : une timidité invincible m’écartait du commerce des autres hommes. Ni au collège, ni sur les bâtiments de l’État, je n’avais eu de liaison étroite avec personne. Je ne savais pas faire d’avances, et la réserve dont je ne pouvais prendre sur moi de me départir empêchait, sans doute, que l’on m’en fît. Quant à mes collègues des phares, j’avais toujours été incapable de les considérer autrement que comme des collègues. Puis, s’il faut l’avouer, les commencements d’éducation que j’avais reçus et que je m’étais plu à développer par la suite n’étaient pas sans me rendre un tantinet suspect à leurs yeux, ni sans me donner moi-même, si peu vaniteux que je fusse, une médiocre envie de les fréquenter.
Jamais, à coup sûr, il ne me fût venu à la pensée, même en mes heures les plus sombres — comme pendant ces nuits de Gorlébella, où il m’arrivait de crier silencieusement ma détresse vers les étoiles, — non, jamais il ne me fût venu à la pensée de chercher le moindre réconfort à mes maux auprès d’un Chevanton goguenard et vulgaire ou d’un maniaque, tel que Prosper Hamon. Je les tenais, certes, pour d’honnêtes gens, mais de me commettre avec eux, pas une fois je n’y songeai… Qu’est-ce que Louarn avait de plus que ceux-là ? Je ne me le demandai même point. J’allai à lui d’un mouvement aveugle, comme va le fer à l’aimant. Au bout de deux jours qu’il était des nôtres, sa présence, loin de m’être une gêne me parut aussi naturelle que, par ce temps d’avril, la claire flambée du soleil dans nos vitres. Je me sers à dessein de cette comparaison. Ce petit Trégorrois brun, à la frimousse expressive, aux yeux rieurs, dégageait partout où il était de la lumière, de la chaleur, de la vie.
Non pas sans doute qu’il n’eût ses imperfections. Qui n’a les siennes ?… Je lui aurais voulu, par exemple, un penchant moins prononcé pour les propos un peu libres. Il ne se surveillait pas assez, à mon gré, devant Adèle. Mais, comme celle-ci n’en paraissait nullement offusquée, bien au contraire, je crus de mon devoir d’imiter sa complaisance envers notre hôte. Je fus quitte pour refouler les protestations d’une absurde austérité léonarde, sucée avec le lait maternel.
J’ajouterai que Louarn avait un art si à lui de tourner les choses les plus risquées qu’il eût fallu être un butor pour en prendre ombrage.
Bientôt, dépouillant mes goûts casaniers, je saisis toutes les occasions de sortir avec lui, à l’issue des repas. Adèle m’y poussait.
— Cela te fait du bien, me disait-elle. Tu rentres de ces promenades tout rajeuni.