Et c’était vrai. Je sentais éclore et s’épanouir en moi toute une flore trop longtemps comprimée. C’était comme si le monde se fût élargi. J’étais devenu capable d’épanchement ; je savourais, avec une volupté d’autant plus profonde qu’elle avait été plus tardive, les douceurs, toutes nouvelles pour moi, d’une naissante amitié.
Je fis à Louarn les honneurs du pays. J’aurais été vexé, je crois, qu’il se fût adressé à d’autres pour le piloter dans nos alentours.
Nous parcourûmes ensemble la Pointe et les villages situés dans cette partie du Cap, sur les confins de notre désert. Il avait des curiosités, des familiarités qui m’étaient inconnues. Sous prétexte d’allumer une cigarette, il pénétrait dans les maisons, entamait un bout de causette avec les gens, s’appropriait leur dialecte et jusqu’à leur accent, leur donnait l’illusion qu’il était de leur parentage, et les laissait si ravis de ses manières et de sa personne qu’il n’y eut soudain, dans toute la contrée, qu’une voix pour célébrer ses louanges.
— A la bonne heure ! s’écriait-on. Celui-ci, du moins, n’est pas fier ! Il est comme l’un d’entre nous !
Je me grisais moi-même de sa popularité. J’en vins à exhiber « mon gardien » ou, comme je disais encore, « le cousin de ma femme », avec une espèce d’orgueil naïf. J’étais secrètement flatté que, chez les paysans de Troguèr aussi bien que chez les pêcheurs de Lezcoff, il ne fût bruit que du « gentil Trégorrois ». Il n’y eut pas jusqu’au presbytère où l’on ne me comblât de félicitations pour avoir enrichi la paroisse de cette ouaille modèle… Ah ! quand ils vont savoir ce que j’en ai fait, de leur ouaille, de leur gentil Trégorrois, j’entends d’ici leur clameur d’exécration sauvage, et les « ma Doué »[1] des femmes, et la voix larmoyante du recteur psalmodiant du haut de la chaire, avant le prône dominical :
[1] Mon Dieu !
— Prions, mes frères et mes sœurs, pour la pauvre âme défunte d’Hervé Louarn, mort victime d’une si épouvantable fatalité !
Tas d’imbéciles !…
VII
28 avril.