Veuillez me pardonner les mots qui me sont échappés avant-hier, mon ingénieur. Je vais, je pense, après cette interruption de deux jours, pouvoir continuer avec calme. La nuit dernière, je n’aurais pas pu. En m’asseyant à mon banc de quart et sur le point de reprendre la plume, mal réveillé encore de mon lourd somme de l’après-midi, j’avais eu je ne sais quelle défaillance de mémoire. Pourquoi cette table ? Pourquoi ce papier ? Je cherchais et je ne trouvais plus. Il y avait dans ma tête comme un grand trou au fond duquel bruissait une plainte longue et triste, pareille à la rumeur de la mer au dehors. Les éclats réguliers de la lanterne dansaient devant mes yeux. Je me plongeai le front dans les mains pour tâcher de me ressaisir. Brusquement, il me sembla qu’on me touchait l’épaule, et une voix, dont le timbre fit courir une vibration douloureuse dans tout mon être, dit :
— Allons ! Te voilà encore parti à rêver d’Elle, Goulven Dénès !
Du coup, le souvenir me revint. Je poussai un rugissement de bête et, les paumes crispées, m’apprêtai à sauter à la gorge de celui qui avait parlé. Mais il n’était plus là. Je courus à la porte : elle était restée fermée au verrou. Je prêtai l’oreille : nulle fuite de pas dans l’escalier ; tout le phare était silencieux comme une tombe. J’avais été le jouet d’une hallucination. « Te voilà encore parti à rêver d’Elle !… » Que de fois ne l’avais-je pas entendue, cette phrase, et toujours avec quel tressaillement de joie profonde ! C’est ainsi qu’il avait coutume de m’apostropher, lorsqu’en montant pour me relever de ma garde, il me trouvait absorbé dans mes éternelles méditations d’amour. Il avait un plaisir espiègle à me surprendre, faisait exprès de gravir les marches une à une, sans bruit, et de se précipiter dans la chambre à l’improviste.
— Ne rougis pas, continuait-il (car je me laissais tutoyer par lui, comme par un frère cadet), ne rougis pas et va te coucher !
Il m’arrivait de lui obéir, les nuits où j’étais trop las. Mais, le plus souvent, je restais à tourner dans la lanterne, sous prétexte de régler l’appareil, de mesurer la hauteur de l’huile ou d’inspecter quelque rouage ; en réalité, j’attendais qu’il me dît, de sa voix un peu gouailleuse :
— Tu préfères causer ? Soit. Causons.
Il me contait des épisodes de sa vie sénégalienne, des histoires de femmes, pour la plupart, — étranges et perverses, respirant je ne sais quelle odeur irritante de barbarie et de volupté. Je les écoutais sans répulsion, maintenant. Il y avait quelque chose de sali en moi… Invariablement, Louarn concluait :
— Vois-tu, Goulven, qui n’a pas aimé là-bas, sur les berges du Haut-Fleuve, celui-là ne connaît point les délices de l’amour ! Je hochais la tête et, souriant au dedans de moi aux images encore toutes tièdes de mes nuits à terre, je lui demandais, les yeux perdus :
— En es-tu bien sûr, Hervé Louarn ?
Comme par une pente fatale, nous en venions à parler d’Adèle. Je m’ouvrais à mon compagnon de mille choses intimes, enfouies au plus profond de mon être et qu’il ne me semblait pas que j’eusse jamais osé révéler. Il ne s’écoulait guère de soir que je ne lui montrasse à nu quelque pan de mon âme, brûlé, calciné par l’unique passion qui l’embrasait toute. J’éprouvais un soulagement indicible à étaler devant lui ma plaie secrète, l’ulcère à la fois glorieux et misérable, le cher tourment dont j’étais rongé. Non content de m’écouter, il m’incitait à poursuivre. Ces confidences — je m’en rends compte aujourd’hui — avaient pour lui un piment tout spécial, et je ne m’étonne plus de l’intérêt qu’il paraissait y prendre. Mais vous concevez, mon ingénieur, si, alors, avec ma tranquille niaiserie léonarde, je lui savais gré d’une attention dont j’étais à cinq cents lieues de soupçonner les véritables causes. Il affectait, d’ailleurs, une indulgence compatissante à laquelle de plus habiles que moi se fussent trompés. Et puis, somme toute, ce que je lui dévoilais ainsi de ma nature ne devait pas être sans lui faire faire, à de certains moments, des réflexions peu rassurantes.