— Tu es un singulier caractère, me dit-il un jour. Et si ta femme, comme tu prétends, n’a pas constamment avec toi l’entier abandon que tu souhaiterais, si même il est des périodes où elle s’écarte et se refuse, tu n’as peut-être pas autant que tu t’imagines le droit d’en être vexé. Plus que ses caprices de sirène trégorroise, il faut en accuser ta propre humeur, cette violence concentrée qui est dans ta race et qui, nous autres, nous déconcerte ou nous effraie. Il y a des façons d’aimer qui paralysent l’amour… Toi-même, tu l’avoues : tu n’as de mesure en rien, la vieille âme farouche de tes ancêtres gronde sans cesse en toi ; pour une peccadille, tu irais jusqu’au meurtre !… En Trégor, les femmes sont habituées à des manières plus douces et plus égales. A la place d’Adèle, ma foi ! j’aurais aussi mes révoltes. Sous des apparences de docilité moutonnière, tu es souvent le plus tyrannique des hommes. J’ai eu, dans ma compagnie, un sergent qui te ressemblait sur ce point. C’était un Basque, camarade obligeant, sérieux, un peu triste ; jamais il ne buvait ni ne courait, comme nous, la prétentaine. Voici que nous sommes envoyés en détachement dans l’intérieur. Là, le sergent, jusqu’alors si réservé, s’énamoura, Dieu sait comment, d’une petite moricaude : cela lui prit comme une rage. Il devint fou d’elle au point de la séquestrer dans sa paillotte. La belle, à la longue, trouva qu’elle manquait d’air et s’ensauva. Que penses-tu que fit José le Basque, le bon José ? Eh bien ! il paya des nègres pour la châtier à la mode du pays, c’est-à-dire qu’elle fut enterrée dans le sable jusqu’aux épaules et qu’elle eut la tête mangée toute vive par les mouches. Quant à lui, il se tira une balle.

— Grand merci ! ripostai-je, tu me découvres de jolies ressemblances !

Je ne me fâchais point de ces duretés. Plutôt même étais-je ravi de le voir ainsi, en toute occurrence, embrasser contre moi le parti d’Adèle. J’étais si heureux d’avoir en lui quelqu’un qui la sût apprécier et qui me la vantât, fût-ce à mon détriment !… Lorsqu’il rentrait de ses quinze jours de permission, j’étais le premier à lui tendre la main pour l’aider à se hisser jusqu’au seuil du phare, et, le canot reparti, emportant Chevanton, de quelle étreinte je pressais le nouvel arrivant, mon vrai compagnon de garde, mon frère ! Je saluais en lui la colombe de l’arche, le plus attendu des messagers. Ne m’apportait-il pas des nouvelles toutes fraîches de ma femme ! Ne l’avait-il pas vue deux fois le jour ! N’avait-il pas vécu des heures à ses côtés ! Un peu d’elle, me semblait-il, par l’intermédiaire de cet homme, venait jusqu’à moi, et j’avais parfois l’illusion — qui, du reste, n’en était pas une, — que d’avoir respiré son atmosphère, il avait retenu, dans ses vêtements, quelque chose de son parfum !… Cette nuit-là, et les nuits d’après, je ne descendais de la lanterne qu’à l’aube claire, quand Louarn, son quart terminé et le feu éteint, regagnait lui-même sa couchette.

La vie de mer, en sa compagnie, m’était devenue presque tolérable. Les heures de Gorlébella me semblaient voler d’une aile moins lourde. Quant à ma femme, je n’avais qu’à me louer d’elle. Elle ne se plaignait plus de rien, pas même de moi.

Elle ne m’écrasait plus de sa supériorité dédaigneuse, avait dans son air, dans sa personne, un je ne sais quoi de plus réfléchi, de plus sage. Mes contemplations silencieuses ne l’agaçaient plus. En revanche, elle demeurait elle-même des soirées entières sans éprouver le besoin de dire une parole. Son joli front mat, qu’enserrait sous la coiffe large ouverte le double bandeau de ses cheveux tressés, travaillait toujours, sans doute, mais en dedans ; elle ne rêvait plus tout haut, comme naguère, gardait pour elle seule ses imaginations et leurs mystérieux enchantements. Je l’en plaisantai une fois, non sans un secret dépit.

— Oui, répondit-elle, j’ai fait vœu d’être désormais une femme sérieuse. Le temps des enfantillages est passé… Il faut que cet hiver, j’aie fini ma courtepointe.

Cette broderie qu’elle avait laissée dormir des années, elle s’y était attelée maintenant avec une ardeur quasi fébrile et, dès qu’elle avait desservi le souper, jusqu’au moment où je la suppliais de se mettre au lit, elle n’en détachait plus ses yeux. De toutes façons, d’ailleurs, l’Adèle indolente s’était transformée en une ménagère active, si active qu’elle n’avait pour ainsi dire plus le loisir d’être un peu à moi. Mille soins qu’elle m’abandonnait volontiers autrefois nécessitaient aujourd’hui son intervention. Et, si je tentais de m’en mêler :

— Non, s’il te plaît… Ce n’est pas à toi de t’occuper de cela… Tu es ici pour te reposer.

Elle ne tarissait point en prévenances dont j’étais tenu de paraître flatté et qui, au fond, me rendaient fort malheureux. La Trégorroise diligente, calmée, assagie, me faisait regretter l’autre, avec ses fougues soudaines, ses écarts ombrageux et la grâce frémissante de ses retours si adorablement passionnés. Deux ou trois fois, j’essayai de l’entraîner à une de ces petites équipées qui, jadis, lui étaient si chères, vers la ville.

— Il y a longtemps que nous n’avons fait le tour des boutiques, lui disais-je… C’est foire à Douarnenez, demain. Si j’allais demander la voiture ?…