Elle penchait un peu la tête sur l’épaule et, avec une moue drôlette d’enfant qu’on dérange dans ses jeux, répondait :

— En as-tu donc si envie, Goulven ?… Moi, plus rien ne me plaît tant que mon chez-moi. On est si bien ici !…

Je n’étais pas loin de trouver qu’on y était trop bien. Et cela m’était un nouveau sujet de mécontentement contre moi-même. Quoi ! cette paisible vie d’intérieur après laquelle j’avais toujours soupiré de tous mes vœux, elle m’était donnée, elle m’était rendue, aussi complète que je la pouvais souhaiter, et, au lieu d’en savourer la tiédeur apaisante, comme tout m’y conviait, je me prenais à lui préférer les hantises troubles et malsaines d’un passé dont j’avais tant souffert !… Car je n’avais pas à me le dissimuler : une nostalgie invincible me travaillait, — la nostalgie de nos querelles anciennes, celle surtout des réconciliations qui en étaient la suite habituelle et comme le rachat. Je ressentais, au moral, un énervement analogue à celui que m’avait souvent causé, en escadre, le long des côtes levantines, la persistante limpidité des ciels d’Orient. J’appelais instinctivement l’orage. Il devait venir, mais non point tel que je l’attendais !…


Un proverbe léonard s’exprime ainsi : « Le malheur tousse généralement trois fois, avant de se mettre en route. » Je ne reçus, quant à moi, qu’un avertissement, mais il fut significatif.

C’était à la date du 2 mars dernier. Louarn avait repris le service au phare dans l’après-midi. Il faisait un temps moite et lourd, comme chauffé par les grandes fournaises atlantiques ; les nuages semblaient s’affaisser dans le ciel sous le poids de leur électricité. J’avais allumé le feu et aidé Louarn à essuyer les vitres de la lanterne qu’une buée épaisse avait envahies. Tout en frottant, je m’enquérais auprès de lui des choses et des gens de la Pointe, c’est-à-dire d’Adèle, et d’Adèle seule, comme bien vous pensez.

— A propos, fit-il tout à coup, toi qui prétends que tu ne me caches rien, il paraît que tu ne m’as pas encore jugé digne de contempler le « coffre à Jim » !

— Elle t’a donc raconté cette sotte histoire ?… Et vous vous êtes un peu moqués de moi, je parie !

— Non. Mais j’en ai conclu que tu es un fameux cachottier. Quand me la montreras-tu, cette boîte miraculeuse ?

— Oh ! s’il ne faut que cela pour te faire plaisir !…