De notre caserne, je ne pouvais, à cette distance apercevoir que le toit ; mais au-dessus d’une cheminée de pignon, que j’aurais reconnue à des lieues, une spirale de fumée grêle se balançait doucement… Je n’en cherchai point davantage. Comme les brumes, mes dernières idées sombres s’étaient dissipées. Louarn qui pêchait à la ligne, assis sur le seuil du phare, me héla :
— Tu ne descends pas casser une croûte ?
Gaiement, je répliquai :
— On y va, jeune homme !
Et jamais, je crois bien, je ne trouvai saveur pareille au biscuit de Gorlébella.
VIII
29 avril.
Je touche à la fin de mon calvaire, mon ingénieur. Mais ce sont les marches les plus pénibles qui me restent à gravir.
Je ne pense pas que le Raz — du moins en cette saison de l’année — ait vu beaucoup de journées aussi radieuses que celle du jeudi 17 mars. L’air était tiède comme en juin. Une lumière généreuse avivait d’une splendeur presque estivale les lointains élargis. La courbe des eaux, à l’horizon, avait des teintes d’un bleu intense que rehaussait un mince linéament d’or. Autour du phare, les courants semblaient se jouer avec abandon, déroulant les mille reflets de leurs soies et de leurs satins, telles que des écharpes de fées, tissées de toutes les irisations de l’arc-en-ciel. Il n’était pas jusqu’à l’île de Sein, dans l’ouest, dont la longue échine plate et triste ne se fût comme soulevée sur la mer, pour saluer la résurrection du soleil ; ce n’était plus la terre-épave, à demi sombrée ; on eût dit que les façades blanches de ses maisons se déployaient, prêtes à prendre le vent, ainsi que des voiles. Quant au continent, il nous faisait l’effet de s’avancer vers Gorlébella comme la proue éclatante d’un navire surnaturel.
Et voici qu’une vraie barque s’en détacha, contourna son énorme carène et cingla droit sur nous, d’un vol si souple qu’il égratignait à peine la crête onduleuse des vagues.