Je lui topai machinalement dans les deux mains. Pour détourner le cours de mes pensées vers des images plus riantes, il entreprit de dresser incontinent le menu d’un repas pantagruélique. Je m’efforçai moi-même de me prêter à ce jeu. Mais nous n’étions plus en train ni l’un ni l’autre. Au bout de quelques minutes, il se rappela brusquement qu’il ne lui restait guère qu’une couple d’heures à dormir, avant de me relayer au quart de minuit, et il me souhaita le bonsoir, sans même avoir abaissé son regard sur le « coffre à Jim ».
Moi, demeuré seul, je n’eus rien de plus pressé que d’ouvrir le léger meuble et d’en sortir, — pour la première fois peut-être depuis mon mariage, — non les lettres d’Adèle Lézurec, mais celles de ma mère… Ma mère ! Il y avait cinq grandes années qu’elle était comme absente de ma vie. Pas une fois, en ces cinq années, je n’avais éprouvé le besoin de lui écrire. Elle, de son côté, ne m’y provoquait point. Adolescent, n’avais-je pas brisé son rêve le plus cher, en me faisant exclure, à mi-route, des voies qui mènent vers le sacerdoce ? Jeune homme, ne lui avais-je pas porté un coup plus sensible encore, en me mésalliant avec une Trégorroise, fille d’une autre race, qu’elle tenait pour issue du sang maudit des Sirènes, et qu’à ce titre elle avait toujours refusé de connaître ?… Ni elle, ni moi, cependant, nous n’avions poussé jusqu’à la rupture définitive. A défaut d’échanges épistolaires, nous restions en communication, de temps à autre, par l’intermédiaire des maraîchers roscovites qui parcourent, chaque saison toute la Bretagne. Parmi ceux qui fréquentaient régulièrement la région du Cap, je comptais plus d’un de mes anciens condisciples de Saint-Pol. Catherine Dénès les priait de s’enquérir si j’avais toujours sujet d’être content de mon sort ; moi, en retour, je les chargeais de lui porter mes vœux de longue santé. Mais c’étaient à peu près toutes nos relations. La violence de ma passion pour Adèle avait absorbé, anéanti toutes mes autres facultés d’amour.
Aux heures de crise seulement, lorsque je sentais ma femme m’échapper et me devenir cruellement étrangère, presque hostile, dans la détresse infinie dont j’étais plein, la pâle et mélancolique figure de ma mère reprenait vie et couleur sur un lointain d’autant plus lumineux que le présent m’apparaissait plus sombre. J’élevais vers elle mon âme endolorie. J’invoquais, de ses yeux compatissants, la pitié qui m’eût été douce ; je lui disais, avec l’accent d’une prière enfantine :
— Si tu savais, maman, comme j’ai mal !…
De l’associer ainsi à ma peine, j’avais l’illusion d’un soulagement. La force mauvaise qui refoulait en moi le torrent des larmes cédait enfin : je pouvais pleurer !… Ces réminiscences de tendresse filiale duraient, d’ailleurs, ce que duraient les froideurs d’Adèle. Pas même. L’instant d’après, je les reniais lâchement et m’en faisais de sanglants reproches, comme d’une apostasie envers mon idole.
Le soir dont je vous parle, mon ingénieur, j’eus, pour la première fois, le sentiment très aigu de l’indignité d’une telle conduite. En soupesant le paquet si léger des pauvres chères lettres dont les irrégulières suscriptions trahissaient la touchante inhabileté de l’écriture maternelle, il me sembla que c’était tout le cœur de ma mère qui frémissait là, sous ces enveloppes jaunies, tout son humble cœur meurtri, à qui je devais tant et que j’avais si mal récompensé… Une idée affreuse me traversa l’esprit : s’il s’appliquait à elle, cependant, le présage qui m’avait troublé si fort ? Si la lueur révélatrice était pour me signifier son prochain trépas ?… Partie sur cette piste, mon imagination prompte à se créer des fantômes ne me représenta plus que spectacles funèbres. Je vis la maison de mon enfance, sa vaste cuisine, ses boiseries sévères, et, dans le jour voilé de la fenêtre, couchée sur un lit d’apparat, son chapelet des dimanches noué autour de ses mains jointes, la forme à jamais immobile et muette de la vieille paysanne léonarde qui avait si longtemps aimé, caressé en moi le fils élu de ses rêves, son enfant prédestiné !…
— J’ai trop péché envers elle, me disais-je. Ce sera, j’en suis sûr, mon châtiment d’apprendre sa mort avant que j’aie pu lui témoigner mon repentir.
Lorsqu’à minuit Louarn remonta, je m’empressai de lui céder la place, par crainte qu’il ne me fît honte de mes angoisses et ne me plaisantât sur mes remords. Je ne réussis à m’endormir que vers le matin, et d’un sommeil peuplé de cauchemars. Les mêmes visions d’agonie et de deuil qui avaient hanté ma veillée m’assaillirent dans mes songes, avec cette différence toutefois qu’à l’austère manoir familial s’était substitué notre logis de la Pointe et que le cadavre étendu sur le lit d’apparat avait, non plus les traits amaigris et un peu ascétiques de Catherine Dénès, mais le jeune, délicat et transparent visage d’Adèle Lézurec. Je me réveillai dans un sursaut d’épouvante. Et, sitôt que j’eus repris conscience de la réalité, ce fut pour laisser échapper cette prière — ou cette imprécation — comme il vous plaira :
— Tout ce que vous voudrez, Seigneur Dieu ! mais pas elle, au nom de vos cinq plaies ! pas elle !
Au prix de la perte d’Adèle, la mort de ma mère, de ma sainte mère, m’apparaissait comme un événement fâcheux, sans doute, mais supportable… Aussi bien, tout ça n’était peut-être que des histoires, comme disait Louarn. Je sautai à bas de ma couchette, presque rasséréné ; puis sans prendre le temps de m’habiller tout à fait, pieds nus et en corps de chemise, je grimpai d’une haleine jusqu’à la lanterne. Les brumes étaient tombées ; la clarté toute neuve du soleil de mars argentait les grands espaces lavés de frais. Accoudé à la balustrade de la galerie extérieure, je braquai ma longue-vue sur les falaises du Cap que commençait à couronner un gazon reverdi. Le paysage, en dépit de ses durs hérissements de pierre, était d’une majesté paisible.