Nous filions déjà grand largue, quand, derrière nous, sa voix résonna encore :

— C’est Chevanton qui brûle d’envie de te charger d’embrasser pour lui sa femme !

Nous entendîmes Chevanton qui protestait en une sorte de grognement indistinct : après quoi, il n’y eut plus autour de nous que le froissement argentin des eaux à l’avant de la barque et le chant atténué, la grande harmonie en sourdine de la mer dans les lointains occidentaux.

— Ce Louarn aurait dû s’appeler Moualc’h[2] prononça au bout d’un quart d’heure le patron Lozac’h dont ce n’est pas le défaut d’être bavard et qui ne laisse tomber une phrase que lorsqu’elle se détache d’elle-même comme un fruit mûr. Puis, après avoir fait changer de côté à sa chique :

[2] Il y a ici un jeu de mots : Louarn, en français, veut dire renard, et Moualc’h, merle.

— Car c’est un vrai merle, n’est-ce pas ? monsieur Dénès, le merle des merles… Toujours le mot drôle !… De la gaieté à revendre, que c’en est une bénédiction !… Il en faudrait quelques-uns comme cela, dans la vallée de Josaphat, au jour du dernier jugement. Ça dériderait le bon Dieu.

Le mousse et le matelot firent chorus :

— Pour sûr qu’il est gai !… Et si bon enfant !… s’arrêtant à causer avec un chacun, prêt à donner un coup de main aussi lestement qu’un coup de langue.

— Oui, repartis-je — sans même songer à ce que ces éloges contenaient, en somme, de critique à mon adresse, — ils sont ainsi, ces Trégorrois. Chez nous, en Léon, un adage prétend qu’ils ont les cloches de Ker-Is dans la tête. C’est un carillon ravissant : il ensorcelle qui l’écoute.

— C’est pourquoi vous êtes allé prendre femme dans leur pays, — conclut, avec un clignement d’yeux, le brave père Lozac’h.