L’image d’Adèle, brusquement évoquée, m’emplit d’un vertige délicieux. Je m’allongeai à demi, la nuque appuyée au bordage, et ne parlai plus. D’ordinaire, quand je rentrais d’exil, j’avais au début de la traversée, un besoin puéril de donner de la voix, de gesticuler, d’entonner même de vagues airs qui ne me revenaient qu’alors, de me prouver enfin que je m’appartenais et de faire retentir les échos du chant de ma liberté reconquise. Cette fois, ce fut tout l’opposé.
Bercé au mouvement à peine perceptible du bateau, dont la haute voilure, rougie au tan, promenait sur la mer une ombre couleur de pourpre, je me laissai aller à une espèce de somnolence, de torpeur magique où je n’avais plus conscience de rien, sinon que la nature était en fête, que le char merveilleux de quelque fée, souveraine des vents, m’emportait vers Adèle et que j’étais heureux.
J’écoutais le clapotis siffloter je ne sais quel refrain de marche et je regardais, au-dessus de moi, palpiter magnifiquement les profondeurs azurées du ciel. Il en descendait une lumière pure et calme, comme solennisée par les approches du soir. Les eaux, l’espace, le profil singulièrement adouci de la terre déjà voisine, tout nageait dans un immense bain d’or. Jamais, je crois, la beauté des choses ne m’avait pénétré à ce point. Je me figurais voguer vers les rives d’un paradis terrestre, et que j’allais goûter près d’Adèle des ivresses inconnues dont l’idée, par avance, me faisait défaillir, des ivresses comparables à celles du premier homme, quand ses yeux éblouis s’arrêtèrent sur la première femme…
Un coup de coude du patron Lozac’h me tira de mon extase.
— Voyez donc si ce n’est pas elle qui vous guette de là-haut, — dit-il, sans se douter qu’il répondait à ma pensée secrète, et comme s’il eût continué la conversation entamée au départ.
Je me frottai les paupières, du geste de quelqu’un qu’on réveille, et me soulevai pour regarder dans la direction que son doigt m’indiquait.
Nous avions, depuis un bon moment, doublé les roches de l’extrême Pointe et, sur notre gauche, commençait à se développer la monstrueuse muraille de schiste des falaises, labourée d’entailles, de balafres à vif où le suintement des eaux ferrugineuses ruisselait en larmes de sang. Çà et là, des combes s’ouvraient, pareilles à des créneaux tapissés de mousses, et leurs pentes gazonnées, en dévalant quasi jusqu’à la mer, faisaient à distance, l’effet de guirlandes vertes suspendues par places aux remparts de quelque fantastique cité de l’abîme. La tour désaffectée du phare, le mât de l’ancien sémaphore achevaient de compléter l’illusion : ils hérissaient, comme d’un profil de mystérieux monuments, la ligne sévère et nue de ce paysage presque géométrique. De silhouette humaine, en revanche, ni sur le faîte du promontoire, ni plus bas, dans les pâtis d’herbe rase, tout baignés des ardentes lueurs du couchant, je n’apercevais rien qui y ressemblât.
— Comment !… Cette forme assise, là, dans le creux de Beztré ?… insistait, non sans impatience, le patron Lozac’h.
Je finis par discerner une chose brunâtre, de contours indécis, qui pouvait passer aussi bien pour un tas de goémon séché.
— Oh ! c’est assurément une femme, opina le matelot. Même qu’elle a le buste penché en avant et les mains aux genoux.