Cette grosse plaisanterie les fit tous rire aux éclats, et je feignis moi-même d’en être fort amusé. Mais l’idée que ce pouvait être, effectivement, la sournoise sauvagesse qui se tenait embusquée là-haut, sur le bord du seul sentier praticable qui, de Beztré, permît de gagner la Pointe, m’avait fait passer entre chair et peau un désagréable frisson. Je n’avais jamais eu — tant s’en faut — la moindre sympathie pour cette femme. Dès le début, j’avais naturellement épousé à son endroit toutes les préventions d’Adèle ; et, plus tard, forcé de lui témoigner quelques égards, depuis la nuit sinistre où elle avait surgi si à propos pour rompre l’attirance du gouffre, je m’étais mis à la détester encore davantage, à cause du service même qu’elle m’avait rendu et que j’étais honteux de lui devoir. Je rusais pour l’éviter. Toute rencontre avec elle me produisait une impression de malaise, presque de dégoût. Si elle m’adressait la parole, j’étais incapable de lui répondre sans rougir ; j’avais la langue épaisse, je balbutiais. Elle ne faisait pas mine de remarquer mon trouble, mais j’avais la certitude instinctive qu’il ne lui échappait pas et, peut-être, qu’elle s’en réjouissait. Ce dont j’enrageais le plus, c’est qu’à mon aversion très imparfaitement déguisée elle opposait — et en ces derniers temps surtout — une onctueuse douceur hypocrite, mêlée de je ne sais quelle insolente pitié. Dans les propos les plus simples, les plus banals, un bonjour, un bonsoir, une réflexion sur le temps, elle affectait d’enfermer une infinité de sous-entendus. Ces façons m’irritaient quelquefois à un tel point que — par un retour assez singulier — c’était ma femme à présent qui me calmait et qui plaidait pour l’Ilienne.
— Non, je t’assure, elle est moins mauvaise que tu le dis. Je suis beaucoup revenue sur son compte. Cet hiver, elle s’est quasiment apprivoisée… Quand il n’y a que Louarn et moi, elle entre volontiers, s’assied avec nous, prend part à la conversation. Même, les jours où je suis seule, elle ne me fuit plus comme par le passé. Souvent, après souper, elle apporte son tricot et, tandis que je brode, elle me raconte les histoires comme je les aime, des histoires de choses invraisemblables arrivées à des personnes de son île. On ne s’ennuie jamais avec elle… Bien mieux : chaque matin, c’est elle qui va me puiser mon eau à la citerne… Elle a des qualités, crois-moi… Ce n’est que quand tu es là qu’elle se renfonce dans sa sauvagerie, par discrétion, je pense, et aussi — elle me l’a confessé — parce qu’elle te craint, parce qu’elle ne peut s’empêcher de voir en toi le chef de son mari et que ta gravité silencieuse lui en impose.
Je m’inclinais devant le dire d’Adèle, que Louarn, dans nos entretiens du phare, me confirmait, mais je n’avais pas encore réussi à me débarrasser de mes préjugés hostiles contre la Chevanton. Elle demeurait pour moi l’« ennemie » ; et de songer que ce serait sa figure équivoque qui m’apparaîtrait la première au débarquer, alors surtout que j’avais tant rêvé d’une vision toute différente, cela me gâtait cette fin de voyage, jetait sur mon âme une ombre analogue à celle qui s’élargissait sur la mer, au pied des falaises que maintenant nous longions.
Au fait, qu’avait-elle à chercher sur cette côte, cette rôdeuse de funeste présage, cette « chouette de la mort », comme le brigadier des douanes l’avait surnommée, qui ne se montrait guère dans le voisinage des vagues que la nuit, et seulement sur le versant septentrional de la Pointe, vers les lagunes de Laoual et les sables de la Baie des Trépassés, là où les courants, charrieurs d’épaves, balayent, ainsi qu’en un gigantesque ossuaire, les reliefs des festins du Raz : squelettes d’hommes, tronçons de mâts, carcasses démantibulées de vaisseaux… Une peur soudaine me prit. Il me ressouvint de l’histoire du sou, à laquelle je ne pensais plus et je murmurai mentalement…
— Serait-ce qu’Adèle a quelque chose, et celle-ci m’attendrait-elle, de sa part, en messagère de malheur ?… Jésus-Dieu ! que va-t-elle m’annoncer ?
A la stupéfaction de l’équipage, je m’élançai d’un bond sur l’avant du bateau, qui n’avait pas fini de se ranger à quai, et d’un autre bond, au risque de me casser les reins, je m’abattis sur les pierres du môle. Mes genoux, à l’heure où j’écris ces lignes, sont encore meurtris de cette chute. J’entendis derrière moi la voix du patron Lozac’h qui s’exclamait :
— Malédiction rouge !… S’il ne s’est pas tué !…
Sans même me retourner pour lui crier, comme d’habitude : « A la prochaine, patron ! » j’escaladais déjà, d’une allure désordonnée de fou, les marches, dépourvues de rampes, qui, du fond de la crique, permettent d’atteindre le rebord du plateau. J’avais des ailes aux talons, j’en avais aux bras, j’en avais à tout le corps. En atteignant l’orifice du puits, je faillis avoir un éblouissement. Par-delà le vaste pays nu, à l’extrémité des roches du Van, la mer était en feu et renvoyait, comme décuplée par une énorme lentille ardente, la dernière et splendide flambée du soleil à son déclin. J’en eus les yeux si blessés que je dus serrer les paupières et cheminer quelques instants à tâtons. Quand je les rouvris, l’Ilienne me barrait la route. Je bredouillai précipitamment :
— Qu’est-ce qu’il y a ?… Adèle ?… Un accident ?… Quoi ?… Parlez donc !
Elle répondit en son breton traînant, avec un mince sourire :