— Elle m’a fait… elle m’a fait que, lorsque son Louarn est là, il n’y a plus de vie possible à la caserne pour une chrétienne comme moi, qui a des enfants et qui se respecte… J’ai dévoré mes scrupules pendant dix mois, par pitié pour vous, oui ! par pitié pour vous, et avec l’espoir que vous vous apercevriez vous-même des saletés qui se font sous votre toit, que cela vous sauterait aux yeux à la fin !… Mais vous n’avez pas d’yeux, paraît-il, et vous ne voulez pas non plus avoir d’oreilles. Libre à vous, monsieur Dénès. Seulement, si vous n’agissez point, tant pis ! j’agirai, moi !
— On ne vous croira pas plus que je ne vous crois, répondis-je d’un ton que je m’efforçais de rendre calme. On vous connaît, Thumette Chevanton. Et vos affirmations, Dieu merci, ne sont pas des preuves.
Elle eut un rire saccadé :
— Des preuves ? Ha ! ha !… si vous croyez que c’est ça qui manque !… Je sais où les trouver, soyez tranquille !
— Fournissez-les.
— A vous de les chercher, monsieur le chef, puisque cependant ma parole ne vous suffit point. Il était de mon devoir de vous avertir. Je l’ai fait, pour soulager ma conscience et aussi par bonté compatissante. Vous m’en avez assez mal payée. Bonsoir : la nuit tombe et les pommes de terre du souper seront trop cuites.
— Madame Thumette, m’écriai-je, avant de vous en aller, un mot !… Vous avez tout calculé, tout pesé, n’est-ce pas, et qu’au bout de cette histoire, de quelque façon qu’elle tourne, il y aura du sang ?
Elle montra du geste les pierres amoncelées au pied du calvaire :
— Elles se seraient déjà levées contre moi, si j’avais menti.
— Si, par impossible, vous aviez dit vrai, ripostai-je, malheur à moi-même, mais deux fois malheur aux deux autres !