La main tendue vers le couchant où le phare de Sein commençait à briller d’une pâle lueur d’étoile, elle articula d’une voix nonchalante :
— Chez nous, là-bas, lorsqu’une femme est convaincue de lubricité, son mari l’emmène paisiblement, un soir, à la basse mer, dans les grèves rocheuses qui sont au nord de l’île, sous prétexte de goémonier. Là, il lui garrotte bras et jambes, lui attache une pierre au cou et lui conseille de réciter son mea culpa. Les propres parents de la femme font mine de découvrir le lendemain son cadavre. On célèbre au plus vite ses obsèques et elle en a pour jamais.
Brusquement, elle se reprit :
— Qu’est-ce que je vous dis là, par les saints anges !
Puis, d’un ton pénétré :
— En de pareilles infortunes, c’est à Dieu qu’il faut demander conseil… Bonsoir, monsieur Dénès, et à votre service !… Si vous m’en croyez, vous ne me suivrez pas de trop près vers la caserne. Sauf la vieille de Ty-Map-Fourmant, personne ne nous a vus ensemble… Inutile, n’est-ce pas ? de donner l’éveil.
Je restai les bras ballants, le dos appuyé contre un talus de pierres sèches, à la regarder s’éloigner dans la direction de la Pointe, sa dure silhouette noire découpée comme à l’emporte-pièce sur le fond encore lumineux du couchant. Et, à mesure qu’elle allait, au lieu de diminuer, il me semblait la voir grandir, grandir étrangement et prendre des proportions surhumaines, jusqu’à offusquer tout, le ciel et la mer, ainsi qu’une forme colossale, une gigantesque figure de ténèbres. On eût dit qu’elle traînait le crépuscule sur ses talons comme un voile immense, tissé d’ombre. Les dernières lueurs du jour qui frémissaient sur les vastes espaces gazonnés s’éteignaient derrière ses pas.
Machinalement, j’évoquai le souvenir d’une légende de cette terre du Cap que des pêcheurs de Feunteun-Od m’avaient contée. Il était question là-dedans de la peste qui, à une époque inconnue, avait désolé ces parages. Un navire sans mâts ni gréement d’aucune sorte, et dont la coque avait plutôt la structure d’un énorme cercueil, avait été aperçu un matin dans le Raz, louvoyant en face de la Baie des Trépassés. Nul simulacre de matelots à bord. Tout à coup, de cet extraordinaire caboteur, une fumée s’était exhalée, une fumée opaque et lourde comme celle que dégagent les feux de goémons. Puis, se rembrunissant, elle avait pris corps, s’était changée en un fantôme de femme, d’une stature démesurée, qui, sinistre en ses flottantes mousselines de deuil, avait gagné la côte. A toutes choses comme à tous êtres son approche fut mortelle. L’herbe se dessécha, les fontaines tarirent ; les bœufs au labour se couchaient en plein sillon et bavaient de terreur, le mufle à moitié enfoui dans la glèbe. Quant aux humains, ils périrent comme mouches : il ne demeura point assez de vivants pour enterrer les cadavres. On montre, dans le pays, des champs d’une fertilité proverbiale, qu’on ne fume jamais ; les blés y poussent sur des charniers qui suintent encore après des siècles.
La même hallucination d’épouvante que durent éprouver les Capistes, contemporains de la peste noire, hanta momentanément ma pensée, tandis que je regardais croître avec la distance, grâce à mon trouble et peut-être à l’indécision de l’heure, le spectre de la noire Ilienne en marche vers l’occident. Ne venait-elle point de passer dans ma vie en accomplissant une œuvre pareille de dévastation et de mort ? De combien de ruines n’avait-elle pas jonché mon cœur ? Et, toutefois, je n’en eus point le sentiment immédiat. Le coup avait été trop fort et trop inattendu, surtout pour une organisation lente à concevoir, comme a toujours été la mienne. J’étais dans un état de stupeur indicible.